Chapitre 1 : Migraine
On ne se méfie jamais assez d’une bonne migraine. Ce que Steff en a souffert, avant qu’une heureuse crise d’arythmie cardiaque ne lui impose la prise de béta-bloquants !

Pour échapper à ce malaise, au plus fort de la douleur, il dessinait. Les visions colorées, qui déformaient sa perception, trouvaient là une expression positive. Au fil des jours, sa collection de feuillets constituait une oeuvre.

Bref ! Ce jour-là, il capitula, devant l’intensité du trouble. Après une courte promenade, le temps qu’un sédatif diffuse dans son organisme, il se résolut au repos.

En pareil cas, certains essaient l’obscurité, d’autres, la glace sur le front. Tandis que le soleil de Décembre déclinait à l’horizon, et à l’idée que sa nuit serait pénible, il décida qu’un repos prématuré ferait un acompte.

Sans se dévêtir de sa tenue extérieure, il se jeta sur le lit de la chambre d’amis, celle où le radiateur est au minimum, vue la faible fréquentation du lieu. Le sang bouillait à sa tempe droite et il espérait tout du froid, du noir, et de l’antalgique.

Tout de suite, il déconnecta de la réalité douloureuse, avisant vaguement qu’il n’avait pas verrouillé la porte d’entrée. Il en prit conscience alors qu’il basculait dans le sommeil. Il n’eut même pas le temps de se couvrir. Son corps s’engourdissait sans qu’il puisse agir. Et puis, le rêve qui s’ouvrait à lui était si agréable ...

Il se sentit emporté comme par la descente d’un ascenseur et, bientôt, il vit clairement les parois d’un gouffre glacé. La lumière venait d’en haut, par la fracture bleutée d’une crevasse qui s’ouvrait vers des cimes enneigées.

Le rêve était salvateur, cependant, une main très concrète le poussait à avancer. Une voix féminine commanda : « Entre là-dedans ! C’est pour toi la porte du temps ».

Il fut introduit dans une boîte de verre, debout. Alors que tout se cristallisait en un bloc de glace, il distingua une jeune femme blonde, le front ceint d’un bandeau violet, avec une sorte de bijou en avant qui n'était qu'un récepteur/émetteur/traducteur. Il entendit les paroles alors que sa vue se brouillait et qu’un goût étrange refroidissait sa gorge et sa bouche : « Quelques jours avec nous... et ta montre n’en comptera pas une minute»

Sa montre était sur la table de chevet. Il se souvint de l’y avoir posée. Dans le même instant il sut qu’il était inutile de s’attarder à cela. Sûr ! il était ailleurs ! Que lui importaient le temps et le lieu !

D’autant que la situation évoluait très vite. La sensation de chute se transforma en vertigineux tourbillons, glissées, virages, courte ascension et enfin la stabilité. Mais le noir le plus complet !

Pas le temps de réfléchir. La voix féminine sonna à ses oreilles : « salut Steff ! Almagor sera ton guide ! »

Poussé dans le dos, il franchit d’un seul pas l’entrée d’un bureau, ébloui, offrant spontanément sa main à celle qui lui était tendue.

« Bienvenue à toi Steff, je vais te servir de référent pour ce séjour. J’espère qu’il te sera profitable et agréable »

L’homme, trente ans passés, ouvrit alors ses bras pour une sorte d’accolade.

- je l’espère aussi, répondit Steff de la façon la plus naturelle qui soit.

Rien ne l’étonnait. Tout allait de soi.

Almagor s’empara d’une enveloppe posée sur une étagère. Il l’ouvrit pour en extraire des documents qu’il remit à Steff.

- Ta carte à points, ta carte nourriture, ta carte de séjour. On peut y aller !

Les cartes à puce avaient cours ici-bas. De les ranger dans une poche fit prendre conscience à Steff de sa tenue vestimentaire. Pas très originale, une espèce de survêtement de couleur grise ! Mais une poche était bien là où il en cherchait une.

- Au début, je voisinerai avec toi ! Mais tu seras vite autonome, on m’a dit que tu étais parfaitement conditionné.

Sûrement il l’était ! Au point de ne pas se poser de questions, prêt à partir, déjà dans un autre monde. Il fit un simple constat : « tiens, je n’ai plus la migraine, Dieu que c’est bon ! »

Ils quittèrent la pièce, empruntèrent un couloir débouchant sur une esplanade. Le paysage séduisit steff sans le surprendre. Tout était fleuri. On se serait cru dans un jardin d’acclimatation, à la végétation luxuriante. Les couleurs, la variété des fleurs et leur éclat le firent un instant douter de leur naturel, d’autant que l’horizon lui-même n’allait pas au-delà d’un vaste plafond bleuté d’où tombait une vive lumière . Mais, pas le temps de s’interroger ni de s’extasier.

A son poignet gauche, une légère sensation de démangeaison attira son intérêt. La manche de son veston révéla une sorte de poche plate, à paroi plastifiée et transparente. Il y porta son regard pour découvrir un petit écran, à peine plus grand que ceux de nos calculettes. Son compagnon intervint :

- Elles t’ont déjà repéré, dis-leur que nous allons au documentarium.

Sur le minuscule écran, le visage d’une jeune femme lui souriait : « ravie de te saluer, Steff, tu veux bien de moi pour t’accompagner ? J’ai été la plus rapide, tu me donneras bien la priorité, c’est si bon un nouveau ! Enregistre vite mes coordonnées, avant que les autres ne saturent ! »

Almagor saisit soudain le poignet novice et l’approcha de son visage . « Voilà qui est fait » dit-il, en ayant l’air de s’adresser à l’image, « et maintenant , couic jusqu’à plus tard ! » Il riait et ne lâcha pas la manche avant d’avoir appuyé sur des taches colorées que Steff avait cru décoratives.

« Pas mal, notre téléphone ! Vous l’aurez bientôt.» et reprenant le bras, il familiarisa Steff avec cette nouvelle version de « mobile ».

- Pour appeler, tu appuies là et tu annonces le numéro ; s’il est en mémoire, tu le retrouves inscrit dans ce coin. Ici, tu appuies pour communiquer avec l’interlocuteur et non avec l’appareil lui-même. Il te faut faire face à l’écran, car tu es filmé, sinon c’est le paysage environnant qui sera transmis.

- Il n’y a même pas d’antenne ? fit Steff bêtement.

- Des fibres de ton vêtement en font office. De toute façon tu trouveras la réponse à toutes tes questions au documentarium. Retiens bien que cet appareil te permet de visionner toute documentation. Tu demandes le numéro, tu mets en mémoire, et selon ton désir de connaître tu questionnes oralement. L’écran t’apportera réponse, mais, sur place, au documentarium, la qualité de l’image est incomparable.

- Et la jeune femme ? questionna Steff en pointant l’index vers son poignet, que veut-elle ?

- Tu n’es pas prêt d’en avoir fini avec les femmes ! Sans la stérilisation temporaire qui rend infécond tous les hommes d’ici, tu es une perle rare !

Il lui expliqua que tous les hommes étaient ici rendus inféconds, dès l’adolescence. Leur sperme recueilli et conservé en Banque d’Etat, servait à la fécondation artificielle des jeunes femmes. La procréation était rigoureusement planifiée selon des règles qui garantissaient la diversité des gènes, leur compatibilité entre eux, l’absence de codes générateurs de déficiences graves.
 

 Les étrangers importés - Steff était de ceux-là - représentaient pour les femmes une ouverture à plus de diversité. Fécondées de la sorte, elles pourraient garder l’enfant, pour peu que leur quota d’enfantements ne fût atteint et que les gènes du donneur fussent acceptables par le Conseil Nataliste. En cas d’incompatibilité, il suffisait d’une pilule contraceptive. Un avortement leur était accessible, mais au prix de pénalisations et de tracas qu’elles ne risqueraient pas.
Steff interrogea : « Elle a connaissance de mon arrivée ? »

- Le documentarium est un océan d’informations. Cette femme a été la plus rapide à consulter le tableau des entrées. Elles en font un jeu.

- Et je peux faire un enfant ?

- Si tu es compatible tu iras au moins jusqu’à deux ! Elles savent si tu l’es. Les deux premières qui t’auront, signaleront leurs rapports et tu seras déclaré interdit. Si elles ne sont pas fécondées, elles essaieront de t’avoir à nouveau ou déclareront leur non-fécondation pour te remettre « en cours ».

- Incroyable !

- Eh ! tu n’es pas chez des sauvages ! Plus de rigueur pour la fécondation, plus de liberté dans les mœurs !
 

Steff, qui pourtant n’avait plus les moyens psychiques de contester, eut quand même un moment de gène avant de réagir. 

- Mais cette rigueur ressemble fort à ce qui, chez moi, est considéré comme de l’eugénisme, et que nul n’oserait envisager. 

Almagor crut devoir se lancer dans une longue explication. Il repéra un banc et invita steff à s’asseoir. 

 - Je vais devoir te faire l’historique du monde où tu viens d’arriver. 

   Je ne vais pas discuter de cette notion d’eugénisme qui semble te choquer. Ton monde à toi est marqué par des évènements douloureux, où certains politiciens auraient cherché à maîtriser la fécondation humaine, pour créer un type d’homme bien déterminé. C’est du moins ce qu’on dit et que l’on veut stigmatiser. 

 Tu verras qu’ici la diversité des types humains est très grande et qu’elle est sauvegardée. 

 Ne t’ai-je pas dit que tous les hommes d’ici avaient des chances égales d’être père. N’oublie pas ce facteur-là, et demande toi si c’est le cas, là où l’on prétend donner toute liberté de faire des enfants. 

Voici comment nous fûmes introduits dans ce monde souterrain. Ce sera long à t’expliquer même si je veux faire court. 

 Tu te demanderas, à la fin, pourquoi nous gardons un tel système. 

 Retiens que «  la servitude avilit l’homme au point de s’en faire aimer ». Cela justifie que l’Amérique, faite chrétienne dans le massacre, demeure chrétienne ; que la Pologne, christianisée dans la terreur, par les chevaliers teutoniques, demeure un pilier de la catholicité. 

 Puis, renseigne-toi bien, pour mieux comparer le monde de nos origines et notre monde actuel. Je vais te dire notre passé et quand tu connaîtras notre monde-ci, tu te détermineras pour savoir ce qui est le mieux pour nous. 

      Tout commença quand l’humanité engendra en son sein de multiples descendants peu viables et voués à d’horribles souffrances. Un peu partout sur la planète on comprit que des facteurs divers avaient transformé les gènes humains et qu’allaient apparaître de terribles mutations. 

  D’ailleurs si je t’interrogeais sur ton savoir à ce sujet, pourrai-tu me donner des exemples connus de toi ? 

    Steff n’eut pas à se creuser la tête pour citer les expériences atomiques des premiers essais de bombes. Il cita les guerres, où des produits chimiques  défoliants avaient été dispersés sur des régions entières, et comment les femmes y enfantaient des monstres. Il envisagea des catastrophes de l’industrie, de la guerre chimique, atomique, bactériologique. 

   - Ce que tu ignores, dit Almagor, ce sont les décisions prises pour empêcher que l’ensemble des hommes ne soit paniqué par un avenir où il faudrait contrôler la procréation, afin d’interdire ou de permettre, selon les dégâts génétiques portés par les populations. 

      Voilà, maintenant tu sauras et je te confie cela parce que je sais que tu ne répèteras  rien  de ce  que je vais t’apprendre. 

        Partout dans le monde, là où des «  accidentés » portaient un patrimoine génétique reconnu dangereux, on invita les victimes à accepter une solution  extrême, ayant en contre partie des avantages particuliers.  

      Beaucoup acceptèrent et qui disparurent  discrètement aux yeux de leurs proches. Ils furent accompagnés par d’éminents scientifiques qui envisageaient de participer à cette vie considérée comme temporaire. 

       Ainsi, un nouveau monde allait naître dans un univers souterrain, complètement aménagé, avec la participation active des pays les plus riches et les plus avancés au plan technique. 

     Arriva un moment où ce monde fut proposé à des condamnés à de très longues peines, à la seule condition qu’ils fussent sains de corps et d’esprit. Il en est qui acceptèrent de rejoindre cette prison qui leur semblait un havre de liberté inespéré.      

     Tu es ici dans le plus grand ergastule terrestre qui ait existé. Trouveras-tu que nous sommes pour autant des esclaves ?  

     Steff bien que réjoui de sa migraine absente, songea que l’antalgique absorbé perturbait ses fonctions intellectives. Il ne voyait rien à opposer. Cependant il objecta sans conviction : 

- Si vous vous savez prisonniers, ne cherchez-vous pas une évasion ? 

 Almagor répondit : Tous n’avons pas l’impression d’être captifs. Nous connaissons les modèles de sociétés existant au dehors, nous assistons à la dégradation des modèles sociaux, de l’environnement, de la santé.  

Nous nous sommes adaptés. Nous savons combien notre monde est protégé des dangers qui vous menacent. Ce que vous appelleriez servitude nous le revendiquons comme privilège.  

     Mais nous ne sommes pas coupés de votre monde. Ta présence ici témoigne que nous sommes pénétrables et tu peux deviner que nous avons la possibilité de vous rejoindre. 

     Steff interrogea : et votre monde tolère les transfuges ? 

   - Bien sûr, à la condition qu’ils taisent notre monde à ceux qu’ils rejoignent. Dans ce cas, ils bénéficient d’une formation, les hommes retrouvent leur fécondité, s’ils le désirent - les femmes ne l’ayant pas perdue – et ils sont intégrés avec l’aide de groupes d’accueil qui sont dans le secret. 

       Steff avait de la peine à imaginer une telle complicité entre les deux mondes. 

     Almagor lui révéla qu’il y avait un intérêt réciproque à rester en l’état. Pour l’extérieur, l’intérêt principal étant de garder une sorte d’humanité protégée de l’évolution négative qui semblait inéluctable. L’ergastule devenait une roue de secours, une base salvatrice de vies humaines, en cas de catastrophe planétaire. 

  Steff ne réagit pas, il y avait trop de décalage avec son monde. Il revint néanmoins au point de départ de la conversation et demanda : 

-  pourquoi tant de rigueur dans la procréation, puisque vous avez retrouvé un potentiel génétique normal ? 

-  c’est vrai que ce point est acquis, mais tu ne mesures pas combien nos valeurs, dues à nos origines sont prégnantes. Chacun, ici, est un défenseur des chances égales données à tous de procréer.

      C’est que notre monde clos exige que nous conservions la diversité de nos gènes. Quand un étranger vient en visite, la collectivité entière est soucieuse d’enrichir le patrimoine génétique commun.

      Nous avons encore deux raisons importantes d’accepter un contrôle.

    D’abord nous avons dû lutter pour éliminer les désordres horribles consécutifs aux atteintes génétiques dont souffraient nos ancêtres.

   Deuxièmement, il ne faut jamais oublier que nous sommes dans un monde clos, nous ne pouvons guère agrandir notre espace, nos ressources sont limitées et nous mettons un point d’honneur à trouver notre autarcie, à ne rien devoir au monde qui s’est fait un devoir de nous exiler. 

  Steff sembla satisfait. Il faut voir, dit-il, allons à la découverte de votre monde. 

   
  Ils se levèrent et parcoururent quelques dizaines de mètres avant de pénétrer dans un hall bordé d’une multitude de portes. L’une d’elles, s’écartant devant eux, libéra l’accès à une cabine qui rappelait celles d’un téléphérique. Almagor fit courir son doigt sur une liste, jusqu’au titre : « Documentarium ». Leur habitacle s’entoura d’une sorte de coque, laquelle dissimula le paysage extérieur. Steff sentit qu’ils n’étaient plus immobiles, sans pouvoir préciser le sens d’un déplacement.

Il ne s’écoula que peu de minutes, durant lesquelles Almagor l’informa des destinations offertes à ses choix. Il poussa la porte et ils sortirent par un couloir peu différent de celui qu’ils venaient de parcourir. Cependant les murs tapissés de décorations, d’immenses photographies de paysages, en faisaient un endroit unique. Ils étaient au Documentarium où Steff suivit son guide.

Ce lieu le stupéfia par son aspect. Immense !

En regardant vers le haut, il découvrit de vastes coupoles colorées, chacune différemment. L’ensemble évoquait, pour lui, une composition florale. Le sol semblait refléter le haut et lui correspondait : chaque couleur déterminait comme le quartier d’un fruit dans lequel ils évoluèrent. « Si tu donnes un rendez-vous ici, réfères-toi aux couleurs et au numéro d’une cabine « lui fut-il précisé.

Des rangées de petits cubes, classés numériquement, constituaient des ruelles, elles-mêmes désignées par un numéro. Le royaume des nombres !

A leur approche, une porte s’effaça et se referma sur eux. Un accueillant petit salon les isolait, ramenant à des dimensions spatiales moins vertigineuses. L’exiguïté du lieu, son confort - un distributeur offrant de quoi se restaurer - procurait une douce sensation de détente. Le guide approcha sa main d’un meuble comparable à quelque secrétaire. Un panneau coulissa. Devant Steff apparut un vaste écran. Un clavier imposant offrait toutes sortes de touches. Il y décela celles d’un instrument de musique, d’une machine à écrire, d’une calculette... Plusieurs objets, à l’évidence offerts à l’action manuelle, rappelaient des souris d’ordinateurs.

Comme il demeurait fasciné, son compagnon rompit le silence : « Bel appareil , n’est-ce pas ? Ses sens sont identiques aux tiens : il te voit, t’entend, perçoit certains aspect de l’ambiance olfactive que nous dégageons. Il sait si tu es seul ou accompagné » Il ne va pas te toucher - dit-il en souriant - mais le contact de tes doigts permet de communiquer avec lui, évidemment. D’ailleurs tu sais bien que les mots parlés peuvent porter plus de sens que les mots écrits. Il peut te demander de préciser par écrit ce que tu viens de lui dire, la subtilité des intonations lui échappe parfois ! Il te parlera et t’écrira simultanément. Inutile que je te révèle qu’il est polyglotte. Toutes les langues terrestres, et même d’autres lieux, lui sont connues. »

L’ enthousiasme de Steff le laissa sans voix. Il se sentait ouvert, dilaté pour l’écoute. Accéder à tout savoir nouveau semblait son unique projet.

- Introduis ta carte de séjour ici.

Ayant obéi, il put lire dans un coin de l’écran ses propres nom et prénoms, puis, d’où il venait. L’étonnant fut que, outre sa ville et son pays d’origine, figurât aussi le mot : Terre.

- Confirmez-vous votre identité ? lui demandèrent à la fois l’écran et une voix plus modulée que celle des robots auxquels il avait eu affaire jusque là.

Un « oui » prononcé sans hésitation suffit à la demande et l’écran afficha : « je suis à votre disposition ».

Après quelque hésitation, prêt à n’importe quoi, Steff questionna :

- Que sais-tu de l’affaire Frankenheim ? Quel rapport avec Adam Weishaupt et les illuminati ?

Il venait juste de se souvenir du titre d’un ouvrage que son libraire n’avait pu lui procurer, pour motif de non- réédition. A moins que ce ne fût censure !

Des titres d’ouvrages apparurent, de différentes origines nationales, puis des listes de documents chiffrés. Des remarques renseignaient sur les contenus proposés. Sur l’écran apparurent des questions sur ses choix, mais aussi sur la nécessité d’ouvrir un compte-mémoire.

Son compagnon expliqua qu’il n’était pas utile de garder une trace autre que celle que l’ordinateur conserverait pour Steff. Il pouvait sélectionner des passages, les engranger sous un numéro et les rappeler ensuite à partir de n’importe quel terminal, y compris celui de la manche de son blouson. Puis il le laissa seul, en face à face avec l’appareil, pour ne pas l’importuner en s’immisçant dans « l’échange ».

Autre avantage de consulter au documentarium, c’est que des conseillers, hommes ou femmes, circulaient dans les travées pour aider au maniement des appareils. Il suffisait d’enfoncer une touche et l’extérieur de la cabine attirait le regard - ou l’ouïe - de son appel.

Steff joua, longuement, comme l’aurait fait n’importe qui découvrant un nouveau jouet. Plus intéressé par la découverte des possibilités de la machine que par une quête de renseignements ! La notion du temps passé ne lui importait plus et il ne fut ni surpris, ni gêné du retour de son guide.

Celui-ci conduisit son protégé jusqu’à l’appartement destiné à ce visiteur.

 

 L’unicité du mode de déplacement - en cabines closes - procurerait à Steff une rapide indépendance. Il découvrit un cube, plus vaste que ceux du documentarium, dans un espace numérisé et coloré selon les mêmes principes, bien que l’environnement fût plus divers. Il y avait des places avec des bancs, des fontaines, des distributeurs de toutes sortes.

Ils entrèrent, après que Steff eut introduit sa carte de séjour dans la fente idoine. Rapidement, il fut informé de tout ce que lui offrait ce lieu de résidence privé. Il pouvait y recevoir, s’y laver, s’y reposer, s’y restaurer et bien sûr s’y instruire. Leurs repas furent extraits d’un distributeur après que des listes aient offert de multiples choix. Des récipients transparents, révélateurs du contenu, plus par l’étiquette que par l’apparence, glissèrent d’eux-mêmes sur un plateau, de chaque côté duquel les deux hommes s’étaient assis. A l’issue du repas, un casier recueillit le matériel et les ustensiles .

De nouveau, Almagor quitta son protégé.

 

 Il revint pour le reprendre et le conduire dans le dédale des tunnels et des couloirs . Steff s’extirpa d’une couchette, sans qu’il ait pu dire s’il avait dormi, ni combien de temps il y était resté allongé. « Allons te présenter à Tchang » dit son guide.

Steff programma lui-même les cabines de transport. Lorsqu’il eut connaissance des coordonnées de son « chef de mission », il ne sollicita guère de conseils pour aller au but. Sa maîtrise étonna Almagor au point qu’il lui accorda, sur le champ, le titre de « visiteur autonome ». De toute façon, il suffisait d’en appeler au téléphone mobile pour solliciter une aide.

Parvenu à destination, il pénétra dans un hall où une machine clignotante l’invita à introduire sa carte de séjour. Sur un écran, un encadré s’enquit du but de sa visite. A peine eut-il commencé à taper la réponse qu’une porte s’ouvrit et qu’une jeune fille l’invita à s’asseoir dans un salon.

- Tchang va vous recevoir !

Elle s’assit près de lui et engagea la conversation en attendant. Elle se soucia de la qualité de son séjour, de son adaptation au nouvel environnement

- C’est donc votre première venue (visiblement, elle avait eu accès à son dossier)   il est évident que vous saurez en tirer profit. J’ai consulté vos caractéristiques génétiques et je sais que vous êtes encore disponible pour la procréation. Puis-je me permettre de vous retenir pour une éventuelle fécondation me concernant ? Je n’abuserai pas de votre temps, je me contenterai de celui qu’il vous plaira de me consacrer.

   L’ayant rapidement classée dans la catégorie des femmes désirables, et sans doute conditionné pour être positif, il accepta.

  Il fut convenu qu’il prendrait contact lui-même, après avoir mémorisé le numéro propre à situer l’interlocutrice.

 

- Peut-être va-t-il falloir secouer votre système de valeurs, dit-elle en souriant.

 

  Il ne restait que peu de temps pour que naquît un vif intérêt réciproque. Ils se quittèrent à l’arrivée de Tchang.

Asiatique mongoloïde, le vieil homme affichait un sourire contenu, adoucit par une barbichette grise qui disait son grand âge. En prenant place sur le siège offert à son confort, Steff se dit seulement que toutes les générations se côtoyaient dans ce monde-là, sans que d’autres éléments de réflexion ne puissent le distraire de l’objet de sa visite. Il engrangerait dans sa propre mémoire cérébrale toutes les paroles de son hôte.

- Je suis le programmateur de votre mission. Nous aurons besoin de votre action pour faire avancer les choses. Mais dans un premier temps il s’agit surtout de vous familiariser à votre terrain d’exercice. Rassurez-vous, nous n’allons pas vous surcharger de consignes. Vivez ici comme vous l’entendez, nous orienterons votre formation sans qu’il soit nécessaire de vous en aviser. Tout ira de soi.

C’est vrai que tout allait de soi, sans anxiété et sans migraine. Et l’absence de cette dernière réjouit Steff qui y consacra attention, une infime fraction de seconde.

- Voyez-vous, mon jeune ami, si vous aviez mon expérience vécue vous auriez même conclusion : il n’est que deux choses pour colorer d’enthousiasme la vie d’un homme : le plaisir partagé et l’étude. Puissent ces deux activités vous rendre insensible au temps qui passe. Vivez intensément votre séjour parmi nous. Lorsque vous retournerez à la case départ vous serez programmé et aguerri. Mon rôle est d’y parvenir. Inutile d’en dire davantage, il est urgent que je vous rende votre liberté.

Tchang se leva et Steff comprit que l’entretien était clos. Il sortit et retrouva la jeune femme qui le prit par le bras et l’entraîna dans un salon attenant à son bureau.

- Accepterez-vous ma requête ? J’ai déjà une fillette, elle est adorable et je suis certain qu’un petit frère, ou une petite soeur « venu d’ailleurs » serait pour elle une distinction dont elle serait fière. Je doute que vous ayez eu le temps de féconder d’autres femmes depuis votre arrivée ?

- Il est vrai que je n’ai même pas consulté la liste des appels. A peine si j’ai retenu le visage de ma première conquérante.

- Rassurez-vous, je n’exige aucune exclusivité. Ce genre de conduite n’a pas cours dans nos sphères. Si je suis empressée, c’est que la qualité de votre semence risque de diminuer avec la quantité des rapports que vous aurez certainement. Si j’étais la première à en bénéficier, mes chances de grossesse seraient accrues. Faites-moi ce plaisir. J’ai lu votre dossier et jamais je n’ai eu autant motif à souhaiter mêler mes gènes à ceux d’un voyageur.

- Je comprends votre impatience, ayant réalisé ce que cela représente à vos yeux. Pas le temps de fonder mes préférences, d’ailleurs quelles raisons valables de m’opposer ? Je n’arrive même pas à concevoir un refus, tout me paraît si naturel.

Steff eut cependant un regard songeur qui précipita les évènements. La jeune femme redouta qu’il se prît à réfléchir, au risque de réveiller des concepts moraux de son lieu d’origine. Elle lui fit face et colla son corps au sien.

- Je m’appelle Lovella, je promets que je ne vais pas grever ton emploi du temps. Allons chez moi tout de suite, tu ne resteras que le temps que tu voudras. Accepte !

Il accepta. Serrés dans la cabine opaque d’un transport tubulaire, ils échangèrent des caresses. Préliminaire au programme en cours !

 

 

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