Chapitre 2 : Course aux gènes
Ils quittèrent la cabine pour emprunter un ascenseur et parvinrent à une vaste cour intérieure. Sous un dôme azuré, éblouissant de clarté artificielle, l’aire offrait un espace de jeu, fourmillant d’enfants. Des allées nombreuses s’entrecroisaient, contournant des arbres ou des massifs de fleurs. Sur des bancs, quelques adultes, surtout des femmes, bavardaient. Ici ou là, certaines grandes personnes se mêlaient aux activités enfantines. Il régnait une atmosphère joyeuse et sereine.

Souriante, la main à la taille de son compagnon, Lovella l’entraîna vers une porte qui livra passage, après que la jeune femme eût introduit sa carte de séjour dans le récepteur.

- Te voici chez moi, je vais te présenter ma fille... Ludine ! 

Tandis que Steff acceptait le siège semi-circulaire qu’on lui désignait, une fillette d’une dizaine d’années fit irruption et s’en vint, sans façons, s’agenouiller à son côté : 

- Tu es un nouvel ami de maman ? Tu t’appelles comment ? 

Un peu gêné de cette spontanéité, Steff se nomma et la fillette l’accapara comme s’il était son propre compagnon de jeu. 

- Viens voir comme mon « Baslang « est performant, je suis sûre que je vais gagner plein de points pour mon examen ! 

Elle le tira par le bras, l’entraînant dans une salle de jeu capitonnée où voisinaient agrès de gymnastique et ordinateurs. Lovella lança à l’adresse de sa fille : « dans un instant je le reprends, pour moi toute seule ! « 

- Tu vas lui faire l’amour, dit la fillette sans se troubler. Et elle lui montra l’objet de sa fierté : un petit robot, sorte de jouets à trois roues qui semblait dégourdir ses deux bras articulés, en esquissant une sorte de danse. 

- Regarde comme je l’ai bien programmé. Et j’ai drôlement amélioré ses aptitudes perceptives. Attends que je le mette au travail ! 

Elle plaça le jouet dans une petite enceinte circulaire, face à une cible qui renverrait des balles. Elle en fit rouler une que le robot se mit en devoir de ramasser puis de projeter vers la cible. Très vite, il s’affaira à poursuivre, saisir, lancer, rattraper au vol. La fillette, munie d’un chronomètre et d’un compteur, enregistrait le score. Un écran d’ordinateur offrait un relevé de courbes. 

Ludine mit fin à l’exercice et conclut : « c’est encore mieux que la dernière fois. Un écusson de plus, un ! » 

Elle indiqua, au mur, un panneau où elle avait épinglé la preuve de ses succès. Steff apprit que cela constituait un défi majeur pour les jeunes d’ici. Alors qu’en d’autres lieux, il avait vu collection de toutes sortes de gadgets stupides ou dégradants, ici, les enfants, les adolescents - voire les adultes - affichaient volontiers les preuves de résultats obtenus dans des activités instructives. 

Le succès dans les études, les recherches, les concours sportifs, s’exposait au regard de tous. Les garçons braillards, buveurs, bagarreurs ou fanfarons n’attiraient pas le regard des filles. Ce qui hiérarchisait les exploits avait d’ autres références : la santé du corps et la force de l’intellect. Les qualités individuelles s’épanouissaient dans les rapports sociaux, ou, s’exhibaient comme signes distinctifs, là où Steff avait vu, en d’autres lieux, d’anciens soldats porter leurs médailles. Et cela, en tous lieux publics et en toutes circonstances. 

Au long de leur vie, pour une plus grande quête de conscience, chacun n’avait cesse de s’améliorer, de multiplier les amitiés, et d’accumuler des diplômes. Les ordinateurs enseignaient, proposaient les examens et décernaient les écussons que tous arboraient. Tous les regards y étaient sensibles, car, là, était préoccupation commune. 

   Lovella s’enquit auprès de Ludine 

- N’aurais-tu pas une réunion-débat ? Il me semble qu’il est l’heure ! Tu ne voudrais pas manquer à la ponctualité ? 

En un rien de temps, la fillette avait rassemblé le nécessaire à vivre une autre phase. Dans l’ordre, la promptitude et la gentillesse. Elle ouvrit ses bras vers Steff, en une accolade rapide, embrassa sa mère, et s’en fut prestement. 

Lovella offrit le même geste pour Steff, mais plus longuement, presque solennellement. Elle l’attira vers une sorte de salle de bains et fut la première dénudée, s’ébattant dans une vasque rose où l’eau tiède bouillonnait en ondes caressantes. 

Il la rejoignit, sans autres pensées qu’admiration et désir. Leurs jeux amoureux allèrent bien au-delà de ce dont Steff se serait cru capable. Affaire de circonstances et de partenaire ! 

Quand Lovella l’eut séché sous le souffle chaud et parfumé émanant d’une paroi, elle l’orienta vers un espace moelleux, attenant. 

- Maintenant, faisons un petit frère ou une petite soeur pour Ludine. Je suis sûre que par cela, il restera ici, et pour toujours, une marque de toi. D’avance je t’en remercie... 

Le temps fut doux à leur entreprise. 

Lovella ne se résolvait pas à renvoyer Steff, et celui-ci n’avait aucune pensée qui l’eût éloigné. 

Ils paressaient, allongés sur le sol. Elle le dévisageait, esquissant du bout de ses doigts d’énigmatiques tracés sur son visage. Peut-être cherchait-elle à mémoriser les traits d’un amant qu’elle savait éphémère. Peut-être imaginait-elle que cette fossette, cette ridule gravée par un doux sourire, réapparaîtraient sur le visage de l’enfant à naître. Car elle était confiante. 

- Je ne veux pas abuser de ton temps, d’ailleurs ce serait contraire à l’esprit de ton séjour, dit-elle. Mais acceptes-tu de finir cette journée avec moi ? 

Aucune contradiction ne semblait possible chez lui. Ce qui serait, serait. Tout allait de soi, sans qu’aucune réflexion ne le portât à tergiverser pour quelque décision que ce fût. 

- Cela t’ennuierait-il que je te fasse rencontrer des amis ? Les femmes de mon groupe ne te harcèleront pas, je te le promets. 

- Aucune objection ! dit-il. 

Le contraire eût été surprenant, et c’est ainsi qu’ils se transportèrent vers une agréable réunion/cocktail. D’accolades en accolades, chacun se réjouissait de la présence du nouveau. La soirée avait pour but de confronter des points de vues sur la peinture, la sculpture, et autres arts plastiques, d’où les productions assistées par ordinateurs n’étaient pas absentes. 

C’est qu’en ce lieu, il n’était pas question de vendre ou d’acheter des oeuvres artistiques. On se copiait, on dupliquait, on échangeait, pour le plaisir de créer ou de garder chez soi, pendant un temps limité, un objet stimulant, propice à déclencher une émotion. 

Tout le monde exerçait ses talents artistiques. Cela constituait même, conjointement aux études, aux relations amoureuses, ou aux exercices physiques, l’essentiel du temps libre. Et presque tout le temps était libre, car les obligations professionnelles n’exigeaient que de courtes durées. Les machines accomplissaient la majeure partie des tâches nécessaires à la survie et au confort. 

Lovella confia une de ses toiles à un ami, elle emprunta une expression sculpturale à un autre. 

- Cela constituera un support méditatif pour les prochains jours, déclara-t-elle, en exhibant l’objet de sa convoitise. 

Un cercle se fit autour d’elle et une fille demanda : 

- Si tu organises un groupe de paroles chez toi, tu voudras bien m’inviter, au moins à une séance ? 

Des mains se levèrent pour réclamer leur présence à l’activité, et des rendez-vous furent pris. 

Steff noua des contacts, promit d’assister à des regroupements. Il se sentait parfaitement inscrit dans une dynamique sociale qui le réjouissait. 

Il quittèrent la réunion et Lovella l’accompagna jusqu’à l’appartement attribué à Steff. Leur séparation fut empreinte d’amitié, en forme d’au revoir. 

Enfin seul, Steff, se souvint qu’on pouvait l’avoir sollicité sur l’ordinateur de sa manche. Son guide, Almagor en avait bloqué l’alarme, mais cela ne paralysait en rien la disponibilité de l’appareil. 

Saturé par les demandes, la merveilleuse petite mécanique avait dévié les appels vers l’ordinateur de l’appartement. C’est sur un écran confortable qu’il put prendre connaissance des messages. Une cinquantaine de visages lui furent offerts, et pas uniquement féminins. Tous espéraient un contact mais peu étaient par l’érotisme. Une enseignante le réclamait pour un débat avec ses élèves. Une vieille dame avait besoin qu’on lui confirmât des informations pour un ouvrage qu’elle préparait. Quelques appels restaient ambigus, mais tous lui parurent dignes d’intérêt. 

Comme il ne lui semblait pas possible de satisfaire chacun en particulier, il frappa un message par lequel il promettait de prendre rendez-vous lorsque les circonstances lui seraient favorables. L’ordinateur se chargea de la diffusion. 

Cependant, il se fit un devoir de prendre langue avec la femme qui avait osé la première initiative de contact. 

Il appela. Elle se trouvait à son appartement, et son visage souriant fut à l’écran. 

- C’est gentil à toi de ne pas m’avoir écartée. Je sais que tu as déjà donné tes gènes et j’ai craint que tu ne t’intéresses plus à moi !  

- Ma chère Sindy, il semble que j’aie à apprendre beaucoup de votre monde, si nouveau pour moi. Je souhaite en apprécier le maximum, même si je ne perçois pas tous les mobiles qui me poussent à agir. Et toi que cherches-tu, vraiment ? 

- J’ai déjà rencontré des missionnés comme toi, je suis certaine que mon influence leur a été positive, on me l’a confirmé. T’offrir l’agréable et l’utile, là est mon souhait. Néanmoins, je reconnais la recherche d’un bénéfice personnel. 

Elle souriait et Steff la trouva très belle. Il ne voyait que son visage. Eut-il quelque mimique plus curieuse, toujours est-il que Sindy perçut son intention : 

- Tu voudrais peut-être apprécier mieux ce qu’est mon corps. Allume le boîtier jaune et bleu que tu vois sur le bureau. Je suis sûre qu’ils ne t’ont pas privé de cet appareil. 

Il aperçut l’objet désigné et s’exécuta. L’éclairage de l’appartement se fit plus intimiste et derrière lui une voix se fit entendre. 

- Hello ! Qu’en dis-tu ? 

Il pivota sur son siège et vit une silhouette qui ondulait comme pour un pas de danse. Sindy était là sous forme holographique. Sa voix semblait même venir de l’apparition elle-même. L’illusion fut si prégnante que Steff esquissa un geste pour toucher. La main pénétra la forme et Sindy se mit à rire.

 

- Contente-toi de regarder, je veux que tu saches ce que j’ai à donner, mais je ne le l’offre pas tout de suite. Chez vous, des appareils permettront bientôt des échanges visuels de même qualité. Me désires-tu ? 

- Bien sûr, répondit Steff, mais une certaine lassitude inscrivit un doute dans ses traits. 

- N’aie pas crainte d’y perdre ta liberté, voyageur. Je veux être la première à secouer ta vision du monde, mais comme toi, je n’accorde pas trop d’intérêt aux joies du corps. Juste de quoi enthousiasmer l’esprit. Je sais que Tchang t’a présenté notre réalité : le plaisir partagé comme moteur du savoir. 

Elle avait une pose lascive qui excitait à la gourmandise, mais son regard brillait d’intelligence et de vivacité. Brutalement elle disparut, ayant dirigé elle-même la fin du spectacle. Sur l’écran son adorable visage se faisait volontaire et décidé. 

- Quand puis-je passer te prendre ? demanda-t-elle. 

- Je t’attends ici, mais laisse moi un peu de temps pour me familiariser avec mon appartement. 

- A bientôt donc ! 

Il explora du regard, un peu submergé par ce qu’il lui arrivait. Jetant un oeil par un hublot qui donnait à l’extérieur, il vit que l’éclairage était moins vif. 

Sans que soit l’obscurité, la pénombre douce s’était installée. Une couchette s’imposa à son attention et il voulut en éprouver le confort. Son esprit se fit confus. Un peu de vide cérébral ... 

Plus tard, il dut faire un effort sur lui-même pour revenir à la réalité : nul doute, on le demandait à la porte d’entrée.  

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