Chapitre 3 : Stimulant contact
Un peu surpris de se sentir aussi dynamique, Steff contempla un instant la couchette et se dirigea vers la porte. Il consulta le visiophone. Sindy souriait en regardant l’objectif. Il ouvrit.

Alors qu’il hésitait sur la façon de saluer, elle le mit à l’aise en respectant la rituelle accolade. Cependant elle se recula un peu et posa un bref baiser mutin sur ses lèvres.

- Tu es comme je l’imaginais, dit-elle. Mais ce n’est pas un hasard. Ici nous consacrons beaucoup de temps afin de savoir plus. Nos ordinateurs ont tant de renseignements à offrir. J’ai bien étudié ton dossier. Sans que tu n’en saches rien, j’ai un peu vécu avec toi.

Ces paroles ne déclenchèrent nulle réflexion particulière chez leur auditeur. Eût-il pris quelque anxiolytique que son indifférence n’eût pas été plus grande. Cependant il entraîna sa visiteuse vers un petit salon qu’il découvrit à l’occasion.

- Veux-tu consommer quelque chose ? proposa-t-il.

- Volontiers, répondit-t-elle, en tirant d’une poche sa carte à fric.

- Je suppose que je peux te l’offrir. Rien ne s’y oppose ?

- Non, en effet. Nous bouleverserons un peu les statistiques, ce n’est pas grave.

- Comment cela ?

- Ici, tout est informatisé et comptabilisé, mis en courbes et autres graphiques. Si j’utilise ma carte, j’augmente la consommation des résidents. Avec la tienne, tu fais croître celle des visiteurs. De toute façon, la consommation totale sera la même, et par là, la production à venir.

- J’ai, décidément, beaucoup à apprendre de vous.

- Moi aussi, je compte bénéficier de ta présence pour mieux connaître ton environnement naturel. Nos ordinateurs sont performants et me renseigneraient également, mais je préfère te consulter, toi...

Avec toi, pour le plaisir partagé et pour l’étude : bientôt je tenterai un examen de plus.

- Tu es comme la fille de Lovella avec ses robots. Que diable avez-vous à étudier sans cesse ?

- Je suis curieuse et passionnée d’apprendre. Toute notre éducation nous y porte, mais notre intérêt aussi. Chaque diplôme nous fait gagner des possibilités de plaisir ou d’études.

- Explique-moi !

- Ici - et je connais assez le système d’où tu viens pour savoir que tu apprécieras les différences - ici, nous avons un « Revenu Minimum d’Existence Garanti », du seul fait que nous existons. Bien que cela nous donne beaucoup de moyens, ce n’est pas suffisant pour accéder à tout. La réussite à de multiples examens accroît notre revenu. Il arrive que certains biens de consommations ne soient accessibles que par des « bonifications » acquises grâce à nos performances.

- Votre RMEG et vos bonifications sont vos seules sources de revenus ?

- Non, comme chez toi, nous avons aussi des points si nous acceptons les tâches qui nous sont proposées. Il est rare que nous les refusions. Parfois elles nécessitent un savoir particulier. Un diplôme est alors un gage d’accès.

- Donc les plus instruits ont plus de travail que les autres et sont plus riches.

- Plus riches n’a pas le même sens que chez toi, mais on peut admettre qu’il y a là un moyen de gagner plus. Toutefois cela est limité quant au temps de travail. Sur nos cartes de coopération - dont tu es dispensé, valeureux visiteur ! - s’inscrivent les heures consacrées aux activités citoyennes. Les ordinateurs font leurs propositions de façon à maintenir une relative égalité devant le travail.

- Et vous travaillez combien de temps, en moyenne ?

- Disons, cinq heures par semaine. Cela peut varier selon le plan, ou selon les exigences conjoncturelles.

- Et tu te situes comment dans la hiérarchie des fortunés ?

- Comme dans la hiérarchie des diplômés.

- ???

- Nos cartes à points nous donnent au départ - à la naissance - une égalité. Le travail est réparti équitablement et les heures effectuées sont rétribuées selon des tarifs assez semblables, quelles que soient les tâches proposées. Les travaux pénibles sont en général réservés aux machines. Il arrive que des diplômes soient nécessaires à certaines activités, occasion de rentabiliser ceux-ci. Quelquefois un certain degré de dévouement, le sens des responsabilités, sont réclamés, cela donne aussi des primes. Mais ce qui motive nos efforts - et crois-moi, nous sommes actifs - ce sont nos examens. Et plus pour l’honneur que pour notre pouvoir d’achat, qui est réévalué périodiquement.

- J’imagine mal, dit Steff, qui pour une fois ressentait une pesanteur au front. Comment faire pour un état comme chez moi ? Imposer l’usage seul des cartes bancaires pour payer, constituer un trésor public en ne taxant que les achats, diriger les prix et les salaires, évaluer le trésor commun en fonction des désirs et des possibilités. Un monde fantastiquement électronique qui règlerait tout.

 

 Il allait questionner mais elle enchaina.

- Nous avons un potentiel de dépenses sur notre carte à points et chaque année on nous distribue une carte neuve. Il ne sert pas à grand-chose de faire ce que vous appelleriez des économies. La nouvelle carte - en général - diminue le reliquat de l’ancienne, selon une proportion qui dépend de la consommation globale de l’année écoulée, des possibilités nouvelles de consommer, ou de gagner par le travail ou les diplômes.

C’est qu’ici, consommer est aussi important que produire.

- ??? oh la la !

- Arrêtons notre cours d’économie. Nos machines produisent si nous le leur commandons - nous travaillons à cela - mais elles ne consomment pas à notre place. A nous de le faire !

- Et l’obésité, la fatigue des excès, ne vous détruisent pas ?

- Notre vie a un autre sens et ce que nous souhaitons s’arrête de toute façon à la limite de ce qui est possible !

- Je peine à suivre et pourtant je suis curieux.

- C’est bien pour ta curiosité que tu es ici, dit-elle, énigmatique. Je vais terminer par une comparaison.

Chez vous, ce qui motive le dépassement de chacun est la place symbolique que vous occupez, les uns par rapport aux autres, selon une hiérarchie dans l’avoir. Là sont vos symboles sociaux.

- Et vous êtes différents ?

- Oui. Si tu as une plus grosse voiture que ton voisin, tu prouves que tu peux te la payer, ce qui n’est peut-être pas son cas. Tu affirmes, par ce symbole social, ta place dans la hiérarchie. Tu te crois plus que lui car tu as plus que lui. Et, pour bien marquer cela, vous inventez des produits coûteux, inutiles ou stupides, à seule fin que leur détention manifeste votre rang. Même si ce système mène à l’obésité - comme tu dis - ou à la destruction de votre environnement.

Ici, nos symboles de hiérarchie portent sur le savoir. Nous affichons nos écussons de succès aux examens. Parfois nous avons, en plus du plaisir de jouir d’une activité, l’honneur d’être parmi les rares personnes à pouvoir y accéder. Cette rareté là est motivante et c’est une richesse collective accrue que de développer ensuite une activité que tous désirent. Mais nous ne sommes pas tentés par ce qui est hors de ces règles de jeu.

- Explique quand même un peu, je tiendrai le coup jusque là.

- Le sens de notre vie, celui du grand programme que vous appelez  « spiritualité », c’est de développer notre conscience. C’est un but dans la vie, mais c’est aussi un moyen.

J’utilise aux mieux mes facultés pour accéder à plus de savoir, c’est un but. C’est aussi un moyen : si je porte atteinte à mes facultés de connaître, je baisse dans la hiérarchie sociale, je perds des moyens de consommation, donc de jouissance. Tu saisis la boucle ?

- Je crois bien que mes facultés psychiques en prennent un coup et je demande une pause.

- Pourquoi pas une pause-plaisir, tu seras mieux après. Plus de plaisir partagé pour plus d’études, plus d’études pour plus de plaisir, c’est cela notre boucle.

Et Sindy se mit en devoir de défaire celle de sa ceinture.

Elle était belle et désirable.

Dénudés, à même le sol moelleux, elle le contraignit à s’étendre et le couvrit de la danse de ses baisers. Il glissa sa main, de sa nuque à son dos, et parvenu au genou, entrepris de remonter. Elle permit juste ce qu’il fallait de passage, freinant son geste à quelques doigts du but qu’il désirait atteindre.

- Pour nous, le plaisir est moins dans la tempête du corps que dans l’enthousiasme de l’esprit. Prenons le temps de soûler nos cerveaux du plus de nectar possible, de toute l’ambroisie offerte.

- Auriez-vous la recette du breuvage des dieux ?

- Il ne s’agit pas de breuvage, ce nectar, source de joie et de dynamisme coulera en nous si nous savons le secréter. C’est notre cerveau qui agit et s’imprègne, comme si une fleur s’enivrait elle-même, avant de partager avec l’abeille, ou le papillon, le suc qu’elle distille.

- Et qu’allons-nous faire de particulier pour cela ?

- Je te guiderai. Il ne s’agit pas d’une étreinte possessive, d’une voracité à satisfaire. Il s’agit d’une sorte de rituel, de coït sacré.

- D’accord pour l’érotisme d’abord !

- Plus que cela. Il faut solliciter le maximum d’aires cérébrales, s’imprégner du sens le plus grand à donner à l’acte. Dédions cet instant de rencontre à la Force du Moi Ultime.

- Eh ! mon cerveau chauffe, ce n’est pas là que je croyais allumer un feu !

De fait, n’eût été le satin de la peau de Sindy, l’éclat de son regard et le parfum de ses lèvres posées sur les siennes pour lui imposer silence, Steff aurait perdu la tension virile qui le taraudait. Mais déjà, avant qu’il fût au clair dans sa compréhension, son corps se fit moins impatient. La séance serait longue


Parfois, pour une caresse, elle se cabrait sous la main masculine, puis maîtrisait les muscles de son visage et leur imposait le sourire le plus passionné. Il y trouvait contentement et prolongeait le pas, sans approcher davantage du précipice. Si elle percevait trop de force et de désir chez son partenaire, elle s’écartait pour une pause, pour une autre position.

- Connais-tu le Yoga tantrique, demanda-t-elle ?

Et comme la réponse était négative, elle combla cette lacune.

Assis en tailleur, il accueillit Sindy au creux de ses cuisses. Il était en elle, qui l’ enserrait de ses mollets passés derrière lui. Elle était maîtresse des mouvements. Telle la çakti accouplée au dieu Shiva, elle animait la force créatrice du nectar. Leurs corps formaient l’athanor où s’élaborait l’alchimie.

Elle surveillait attentivement les réactions de son partenaire. Pour elle-même, l’intensité du plaisir l’avait conduite au plateau élevé d’où elle planait, bienheureuse, au-dessus des champs porteurs de moissons à venir.

- Imagine un instant, dit-elle, pour le distraire du cyclone qui le menaçait, imagine la force primordiale : celle qui explosa en lumière avant de créer la matière de ce monde. Cette force est partout, c’est elle qui nous anime, nous garde vivants, avant de nous remanier par la désintégration de la mort.

Elle surprit l’ombre sur le regard de Steff, l’ombre de la mort évoquée, incongrûment, à la messe d’amour.

- Mort d’un organisme, de toi, de moi. Pas de mort pour ce Moi Ultime qui nous contient, nous constitue et dont nous émanons. Ce Moi Ultime, c’est la force primordiale qui est en nous et qui est éternelle.

Pour ne pas le laisser partir hors du rituel amoureux, elle reprit les mouvements propres à réveiller le feu. L’étreinte s’accrut. Il rayonnait, brûlant, et elle calma le jeu pour le faire durer. Longue est la préparation du Nectar qui confère l’enthousiasme.

- N’as tu pas reconnu la présence de l’éros, en regardant les fleurs qui s’épanouissent au soleil printanier ?

Il ne répondait pas, il laissait défiler les images qu’elle évoquait. Elle continua.

- Quand les fleurs se fanent, c’est que la force se retire et va ailleurs, quand les graines germent, que la plante croît, c’est que le Moi Ultime s’affirme de nouveau.

La danse de mon corps symbolise la succession de ces cycles. Es-tu comme la mer, renouvelée sans cesse par le flux et le reflux ?

Les yeux clos, il se sentait envahi de joie lumineuse.

- C’est dans la danse sexuelle que la force est la plus dynamique, dit-elle. Par là, l’amour domine la mort. Que c’est bon, que c’est beau le sexe !

Elle l’enserra. Leurs lèvres jointes, leurs souffles se mêlaient. Une vague plus chaude les submergea et le contact de leur peau aurait allumé un incendie.

Experte, elle reprit la parole, lentement, comme si elle avait récité une formule religieuse, déroulant une liturgie. Elle savait que ses mots façonnaient un parcours neuronal. Que des neuromédiateurs perlaient à chaque connexion dendritique : l’orgie était cérébrale. Le feu qui naissait de leurs contacts gagnait tout leurs corps et illuminait leur esprit :

- Imagine une prairie en floraison, vois toutes sortes de fleurs que tu connais, depuis le sol jusqu’au sommet des arbres. Vois les insectes butineurs. Réalises-tu que ces fleurs : c’est le sexe des plantes ! Et, à cette grande fête orgiaque, nous participons, là, tous les deux, mais pour une fécondation porteuse d’énergie et non de chair à naître !

Etonné de sa virilité performante en durée, Steff pensa que le corps de Sindy était merveilleux. Cela faillit allumer la grenade dont il retenait la goupille.

- Respire et bloque ta respiration dit Sindy, consciente, jusqu’au moindre détail, du déroulement cérémoniel. Souffle très lentement, et imagine que ton sexe se détend et s’apaise. Refais-le jusqu’à la limite de l’asphyxie et laisse-toi planer en relâchant ton souffle.

Les yeux clos, un sourire de Bouddha sur les lèvres, Steff se sentit devenir incandescent, lumineux. Une joie, une certitude inébranlable envahirent son esprit.

Il regarda Sindy. Il était bien, en elle, et se demandait comment ce corps de femme pouvait être si accueillant. L’élan impétueux avait laissé place à un bien-être actif. Rien ne pouvait plus les arrêter.

Leur jeu corporel s’enrichit de poses variées. Ils combinèrent les «crescendo» les plus dynamiques aux «andante» langoureux.

Ils parlèrent, se restaurèrent, sans perdre un attrait qui réveillait leur flamme en un instant. Parfois ils se reposaient étendus sur le dos, côte à côte, main dans la main, pied contre pied. Elle lui suggéra de partir d’un souvenir d’enfance et de laisser dérouler, yeux clos, des images passées.

Le temps de mille guerres, de mille catastrophes, ils l’avaient suspendu pour honorer La Force. L’idée d’un Moi Ultime effaçait leurs soucis personnels.

L’élan vital demeura en eux et les accompagna jusqu’au dehors.

Heureux et enthousiastes, ils quittèrent l’appartement de Steff, qui se demandait s’il pourrait étreindre Sindy dans une cabine de transport, dans un sas, un salon de bibliothèque. Son désir était inextinguible et il pouvait en jouer à loisir.

« Un stimulo-contact ! « avait dit Sindy, aux premières secondes de son appel.

Maintenant il était rayonnant.

  Chap. : [01] - [02] - [03] - [04] - [05] - [06] - [07] - [08] - [09] - [10] - [11] - [12]