Chapitre 5 : Cités des ados
La cité des adolescents était particulière, en cela qu’elle restaurait une certaine ruralité.

L’architecture des blocs d’habitation était plus complexe que ce que Steff avait connu jusque là. Moins d’empilements de cubes. Plus nombreux les dômes, les cylindres, les cônes. Difficile de saisir une structure d’ensemble car de nombreux bosquets, des vergers, se mêlaient aux constructions.

Ayant gagné une petite place, où il avait rendez-vous, il gravit un escalier qui accédait à une esplanade.

C’est de là qu’il s’émerveilla d’un paysage qui rappelait la Chine : des vallons où s’étageaient des terrasses cultivées, certaines baignées d’eau bleue ainsi que des rizières. Des blocs rocheux, plus ou moins artificiels, figuraient des pitons où s’accrochait une végétation fleurie. Certains étaient aménagés en murs d’escalade où des jeunes gens s’entraînaient. Des ruisseaux et plans d’eau accueillaient les pratiquants d’activités nautiques.

Emu de cette atmosphère bucolique, Steff, méditatif, ne vit pas les deux adolescents qui l’observaient, s’abstenant de rompre le charme. Lorsqu’il perçut leur présence souriante, il les aborda par l’accolade traditionnelle.

- Mais c’est très agréable, ici, dit Steff.

- Nous sommes jeunes et privilégiés. C’est que nous devons être des adultes optimistes.

L’un des garçons lui décrivit le paysage en précisant que tel groupe était en activité d’apprentissage de l’agriculture, tel autre en cours d’activités physiques. Ceux-là étaient dans un temps libre, d’autres poursuivaient des études plus intellectuelles.

En marchant, ils déambulèrent dans la cité des ados.

Souvent des jeunes, mais aussi quelques adultes, saluaient Steff d’un geste de la main. Chemin faisant il se familiarisait avec ce monde qui lui semblait, au premier abord, hyper organisé.


Dès les premiers signes de nubilité, plus précisément d’aptitudes à la procréation, les jeunes gens quittaient leurs mères, leurs familles. Ce dernier terme n’ayant pas exactement le sens que lui donnent les chrétiens ou autres adeptes du couple ou de la polygamie. L’apparition des règles chez les jeunes filles, la voix mutante des garçons, et le résultat d’analyses hormonales régulières, déterminaient l’instant du passage.

Dès le début, les jeunes bénéficiaient d’une sorte d’initiation où pour la première fois les sexes étaient rigoureusement séparés. Ce moment était d’autant plus remarquable que, jusqu’alors, aucune discrimination n’était institutionnalisée. Mieux, les jeux sexuels, entre petits garçons et petites filles, apparaissaient spontanément, sans que personne y trouvât à redire.
 

 Steff comprit très vite que cette liberté, qu’on aurait appelée licence, perversion ou décadence anarchique, avait pour contrepartie la plus rigoureuse maîtrise de la procréation.

Ayant donné de leur sperme, les garçons allaient subir une intervention qui, bien que réversible, stopperait leurs facultés fécondantes. Un rituel accompagnait ce passage qui aurait pu rappeler la circoncision, pratiquée en certains lieux du monde de Steff.
 

Libre plaisir sexuel et procréation dirigée séparaient définitivement acte de plaisir et aptitude à la fécondation.

Dans une ambiance propre à exalter les idéaux - spécifiques à tous les adolescents - il était facile d’accepter l’épreuve « virilisante ». L’idée d’un don associée à une société libérée des tares du passé, associée  à Dieu, ou plutôt au Moi ultime, rappelait le pacte d’alliance par lequel on justifiait, ailleurs, certaines mutilations primitives.

Le principe fondamental se dégageait d’une explication des mécanismes de la vie et de l’univers. Tous les efforts accomplis par l’évolution des êtres vivants rendaient évident que le rôle spécifique de l’homme était de maîtriser, de dépasser, le hasard. On ne s’abandonnait à ce dernier que contraint par les limites du savoir du moment.

La semence congelée servirait à la fécondation artificielle.

Hors les porteurs de quelques tares génétiques invalidantes et reconnues, tous avaient des chances égales d’être pères. Là s’arrêtait leur fonction paternelle officielle

Cependant la fécondation, bien que très encadrée, permettait à des jeunes femmes d’avoir la semence de l’ami du moment. Les données génétiques figurant sur les cartes d’identité de tous, et accumulées dans les ordinateurs, permettaient facilement une recherche de paternité. Ce dont, curieusement, peu de jeunes gens se souciaient.
 

 Lorsque la semence d’un géniteur avait servi autant de fois que le prévoyait la loi (deux fois en général, sauf besoin ou dérogation) sa destruction avait lieu.

Symétriquement à l’épreuve masculine, les filles bénéficiaient d’une formation qui donnait toute solennité à la maternité.

Bien qu’on puisse penser que la stérilité masculine momentanée supprimât tout risque de fécondation intempestive, les jeunes filles apprenaient les moyens contraceptifs.

Pour justifier cela, on leur présentait des scénarios dans lesquels apparaissait l’invasion possible d’humains ennemis, en masse, ou sous forme d’infiltration d’espions-saboteurs. Leur société accueillait des visiteurs au pouvoir fécondant et les contacts n’étaient pas interdits, même avec des femmes ayant atteint le quota d’enfantements.
 

 L’avortement était possible, mais attendu que les conditions de vie en rendaient l’éventualité peu probable, il constituait une faute  de la part de celle qui aurait contourné la règle. On ne voyait guère que les recours thérapeutiques ou la violence d’un visiteur pour justifier une telle pratique.

 
Steff, conduit par ses jeunes amis, venait de pénétrer dans le local des hommes en fin de formation. Tous les adolescents de la cité n’y demeuraient pas. Les derniers entrés faisaient retraite unisexe, d’autres étaient en phase d’habitat collectif mixte, d’autres - en « mariage-visites » - habitaient chez leur amie du moment.

Tout en se restaurant, au sein d’un petit groupe, Steff se fit préciser ces différents stades, et sa surprise allait croissante devant l’absence d’égoïsme et surtout de jalousie dont témoignaient ses interlocuteurs.

Le moment de repos venu, le centre des hommes regroupait tous ceux qui n’étaient pas retenus par les situations précitées.

Chaque homme avait une chambrette pour s’isoler, mais il s’agissait d’un coin étroit et peu équipé : lit, ordinateur sophistiqué (visiophone, télévision, etc.). La plupart du temps, c’est dans des espaces collectifs que les jeunes gens se regroupaient. Certains commençaient à retourner « en permission » dans les cités adultes, mais revenaient se reposer à leur base. Beaucoup assistaient collectivement à des cours de rattrapage et s’aidaient mutuellement à l’acquisition de notions utiles aux examens. Tous se préparaient à gagner le monde individualiste des adultes, en passant d’abord par cette phase collectiviste.

Steff trinquait à l’amitié avec deux jeunes gens qui venaient de terminer leur phase de collectif mixte.

- Ouf ! Enfin sans les filles ! fit l’un d’eux en s’asseyant.

- Arrête, tu es à la veille de chercher leur compagnie ! dit l’autre.

Steff s’étonna et voulut connaître l’origine de cette misogynie, si peu prévisible au regard de ce qu’il avait connu.

Il apprit que pendant quelques jours les adolescents des deux sexes, après leur phase initiatique unisexe, étaient contraints de cohabiter jours et nuits, sans aide des adultes, pour leurs études comme pour leurs loisirs.

C’était le moment d’une découverte réciproque libre. Même les coins de repos comportaient plusieurs places. La promiscuité aux lieux de toilettes, de repas, de loisirs faisait l’effet d’un lavage de cerveau qui perturbait certains adolescents. Le groupe se prenait en charge et il était rare qu’il dût faire appel à l’aide extérieure.

Les filles venaient d’être initiées à la connaissance de leurs corps, tant à l’aspect ludique qu’à la mission procréatrice et à ses règles.

Les garçons, tout juste rendus inféconds, avides d’expérimenter leur sexe « infécond », s’en donnaient de toutes leurs énergies juvéniles.

Des formes de jeux sexuels s’organisaient, hétéro ou homosexuels, en couples ou en groupes. Chacun n’avait de compte à rendre que par un rapport à confier à l’ordinateur. Steff y vit une possible observation des spécialistes de l’éducation. Si quelque jalousie, quelque forme de harcèlement ou de retrait se manifestait, les cours du lendemain évoquaient le problème.

- Et tous sont aussi saturés que toi ? demanda Steff, au misogyne.

- Non bien sûr, mon ami a raison de dire que ça ne durera pas. En fait je regrettais un peu la douillette solitude auprès de ma maman, lors de ce sevrage avant l’overdose. La plupart d’entre nous sont en mariage-visite, je crois que j’attendrai la sortie du centre des ados pour me trouver des amies.

- Qu’est-ce donc que cette forme de mariage ? interrogea Steff.

- Tu devrais connaître. Ce type de rencontres, plutôt que de mariage, existe là d’où tu viens !

- Jamais entendu parler de cela !

- Tu es excusable, mais consulte les fichiers, tu sauras que des minorités chinoises continuent à perpétuer une coutume assez proche : exemple, les Na Xi du Yongning !

- Il est vrai que la Chine, c’est encore un autre monde. Mais explique donc un peu.

- C’est simple, alors que les garçons sont contraints de vivre entre eux cette phase adolescente, les filles, elles, ont chacune un appartement individuel. Elles disposent de logements plus confortables et peuvent inviter des garçons pendant leur temps de repos.

- Et ça n’est pas de tout repos, dit son camarade. Même que beaucoup de filles y conçoivent leur premier enfant. Elles peuvent obtenir la semence de leur compagnon préféré et commencer une vie de couple, aussi solide que celle qui domine chez vous.

- Et vous deux, vous êtes laissés sur la touche ? Aucune fille ne vous a sollicités ?

- Nous nous sommes sauvés avant ! dit en riant un des compagnons.

Non, il y a des filles qui restent seules et pensent vivre avec des hommes qui sont dans le monde adulte depuis plus ou moins longtemps. D’autres sont homosexuelles et auront leurs enfants sans cohabiter avec des hommes. Il y a aussi des filles qui vont choisir un compagnon de nuit pour quelques jours et le renvoyer : simple visite et au suivant !

- Tout cela me laisse perplexe et j’imagine mal, dit Steff

- N’imagine donc rien, un visiteur ne doit pas trop réfléchir, seulement emmagasiner ! D’ailleurs nous t’amènerons en cours avec nous, tu y es autorisé puisque tu es en formation. Je parie que tu seras en visite le soir même. Alors vivons entre hommes !

Steff se demandait bien ce que cela signifiait. Allait-il se départir de son flegme ?

Il n’eut pas le temps pour cela, entraîné vers une salle de spectacle.

L’ambiance était virile en effet. On diffusait un match où des jeunes rivalisaient à conquérir un ballon défendu par un groupe de robots censés représenter des envahisseurs. A la suite de quoi on donna un spectacle qui le surprit. Il crut y reconnaître des paysages terrestres où des pompiers faisaient face à de multiples catastrophes naturelles : tremblements de terre, inondations, incendies, sauvetages. La salle se calma mais grande était l’attention portée vers l’écran. Il s’agissait visiblement d’actions motivantes pour des jeunes gens en phase de préparation à devenir des hommes, dévoués aux causes de la survie en milieu hostile. Un rêve d’exotisme pour eux, en même temps qu’une sensibilisation à une préparation à venir.

La dernière phase de leur formation adolescente comportait, pour les garçons, un entraînement à lutter contre toutes formes de catastrophes. Il y apprenaient le sens de la discipline et du dévouement, voire de l’héroïsme. Ils pouvaient même intervenir en renfort des adultes si les conditions réelles l’exigeaient.

Steff eut un temps de réflexion : plus avancé que le monde d’où il venait, celui-ci n’en gardait pas moins une polarisation qui différenciaient fille et garçons. L’égalité des sexes semblait assurée en tous points et cependant quand les femmes donnaient la vie et pouponnaient avec tendresse, les hommes, eux, protégeaient cette vie avec bravoure.

Il ne rencontra dans nul autre domaine cette distinction entre masculinité et féminité.

Quand vint la nécessité du repos, Steff fut convié par un de ses compagnons à partager sa chambre. On lui installa un lit de camp et ce moindre confort ne l’empêcha pas de vivre en songe certains souvenirs de ses jeunes années.

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