Chapitre 6 : Etudiante
A l’heure où l’éclairage extérieur s’intensifiait, Steff émergea de sa couchette. Son compagnon l’attendait pour gagner la salle de repas collectif.

Ils eurent tôt fait de retrouver les autres garçons, patientant devant les distributeurs de nourriture très sollicités à cette heure-là.

Bientôt chacun se mit en devoir de rejoindre le lieu de formation qui lui était assigné.

Steff choisit de suivre son compagnon de repos jusqu’au au centre d’études artistiques. Il fut présenté aux enseignants, lesquels lui confirmèrent son droit à vaquer librement, non sans avoir signalé sa présence à quelque ordinateur adéquat. Il ne songea pas à s’attarder à un cours déterminé. Sa curiosité le portait à un regard d’ensemble et, après avoir mémorisé sur sa manche les coordonnées de son compagnon, il partit en exploration.

Attiré par le son qui s’échappait d’une salle entr’ouverte, il entra d’abord dans une salle de concert.

Sur les gradins en forme d’amphithéâtre, garçons et filles écoutaient, chuchotant parfois, mais le regard fixé sur l’orchestre. Cependant, avec un peu d’attention, Steff s’aperçut que les musiciens et leurs instruments n’avaient pas d’existence réelle. Représentation holographique ! En un instant de silence, il vit l’orchestre remplacé par un autre, tandis qu’on annonçait une création dont il ne comprit ni le lieu, ni la date d’origine.

Il n’osa troubler l’auditoire et sortit pour une autre pièce où des garçons et des filles, casques sur les oreilles et claviers en mains, semblaient profondément absorbés. Parfois un adulte s’approchait et branchait son propre casque sur une prise. Des imprimantes crachaient des partitions. Des jeunes gens quittaient leurs postes pour se connecter à celui d’un voisin.

Abordant un professeur, Steff apprit que les seuls instruments de musique existants se trouvaient numérisés dans les mémoires centrales. Leurs images holographiques et des enregistrements musicaux témoignaient qu’en des temps lointains ou actuels, mais toujours en des lieux extérieurs, ils avaient une réalité. Ici, ils n’exerçaient qu’une fonction incitatrice à la création ; les données musicales avaient formes numériques et électroniques. Chaque étudiant s’exerçait à l’art de la reproduction et de l’innovation.

Steff n’essaya même pas d’utiliser les appareils qu’un professeur offrit de mettre à sa disposition. Il lui demanda plutôt le chemin d’un centre consacré aux arts plastiques. Voyageur autonome, il sut parfaitement atteindre son but et présenter son projet à l’équipe professorale qui l’accueillit.

L’ambiance était sereine. On dessinait d’après modèle vivant : un garçon et une fille enlacés trônaient sur un piédestal. Seul le professeur était habillé et il expliqua à Steff pourquoi tous les élèves étaient nus : la jeune fille exposée, feignant quelque réticence à se dévêtir, n’avait donné son accord qu’à la condition que tous ses condisciples en fissent autant. La bonne humeur régnait à bord. Steff, bien accepté, circula dans les travées pour jeter un oeil sur le travail de chacun. Il advint même qu’on sollicitât son avis.

L’activité touchait à sa fin et Steff tardait à se décider quant à la suite de son périple. C’est alors que, libérée de sa tâche, la jeune fille « modèle », toujours nue, s’approcha pour lui parler, un peu à l’écart :

- Dites-moi, voyageur, vous avez transgressé la règle que j’avais dictée pour accepter le rôle de modèle. Vous avez vu et n’avez rien montré de vous !

- C’est que ...

- Je considère que vous devez me rendre en échange la possibilité de vous contempler dans toute votre nudité.

- Pas de refus, mais ... là, sur le champ ?

- Si ce n’est que pour le temps et le lieu, nous pouvons nous entendre.

La jeune fille était belle, visiblement elle plaisantait, mais une perspective était ouverte. Comme d’autres jeunes semblaient avoir compris la nature du propos, des regards amusés se dirigeaient vers eux.

- Venez par ici dit-elle, en adoucissant sa voix.

Il la suivit jusqu’au siège où elle avait déposé ses vêtements. Dans la salle tout le monde se rhabillait, mis de bonne humeur par les exigences d’une camarade originale.

- Me voici libre et je suis à vous pour quelques heures, si vous voulez bien de ma compagnie. J’ai à travailler chez moi, où je suis seule pour l’instant. Accepteriez vous un ... une visite ?

- Vouliez-vous dire un mariage-visite ?

- Un court mariage, soyez sans crainte. Je sais bien que vous n’êtes que de passage et qu’on vous a même sollicité pour une procréation.

- Vous vous êtes déjà renseignée ?

- Pas très difficile, dès votre entrée au centre, un écran dans chaque salle signalait votre visite, vos prénom et matricule... Ce matricule témoigne de vos services procréateurs et se modifie avec eux.

- Alors vous aussi ... ?

- Non, je ne suis pas pressée. Si nous prenions quelque plaisir sexuel notre relation serait protégée !

Elle avait remis de l’ordre dans sa tenue et elle le prit par le bras pour quitter la salle, sans que personne ne trouvât à redire ou à commenter l’évènement.

Steff se troubla un peu, la jeune fille semblait avoir moins d’une vingtaine d’années et il ne se sentait pas très à l’aise, bien qu’il fût persuadé que tout cela était dans l’ordre des choses d’ici. Pour effacer une inhibition qu’il sentait poindre en lui, il formula une proposition :

- Ne puis-je vous offrir quelque chose qui vous ferait plaisir, des fleurs peut-être ?

La jeune fille éclata de rire, non sans lui entourer la taille d’un geste amical.

- C’est sans doute une coutume de chez toi, mais ici, ce n’est pas de mise. A quoi bon ?

- Mais, pour te faire plaisir et exprimer la joie que j’éprouve à être près de toi.

- C’est vrai que tu sembles joyeux, ton sourire me le dit, cela suffit. Pour ce qui est d’un cadeau, il ne peut venir que de toi seul, pas d’un achat, comme cela se pratique dans ton monde. Ici, chacun a ce qu’il désire, nos cartes suffisent à combler nos besoins ou nos désirs d’objets. Nous ne pouvons rien donner qui ne vienne directement de nous. Des fleurs, je vais t’en montrer, mais nous ne les cueillerons pas. Nous avons le temps de passer dans un centre agricole.

Ils pénétrèrent dans un Hall où Carène, la jeune fille, s’approcha d’une machine. Elle glissa une carte dans la fente d’un lecteur, la retira pour y introduire la carte de séjour de Steff et pianota sur un clavier. Des questions apparaissaient à l’écran, elle tapait les réponses, puis regardant son ami elle décréta :

- C’est promis, nous ne faisons que passer et nous ne parlerons pas aux jeunes gens.

Elle expliqua, alors qu’ils s’engageaient dans une allée, que le lieu hébergeait des jeunes, au stade du collectif mixte, et qu’il fallait éviter de s’introduire dans des groupes en auto formation.

Dans ce monde, où tout semblait mécanisé et informatisé, il existait des îlots de vie primitive où l’agriculture et l’élevage demeuraient pour des fins éducatives. Encore que les produits agricoles fussent utilisés pour la nourriture des populations, du moins en ce qui concernait une partie de la végétation.

Des animaux en petit nombre étaient élevés par les jeunes. Steff comprit que le but était de donner une dimension affective à l’éducation, de rattacher les humains à la vie animale par une obligation de protection. Absent de la vie des adultes, pour des raisons d’espace confiné, les animaux rappelaient,ici, qu’ils figuraient eux aussi sur la route qui vient du monde minéral et végétal d’où les hommes ( et les gnomes clonés, également. ) sont issus. Les élèves agriculteurs découvraient des psychismes inférieurs. Ils s’initiaient à la responsabilité de protéger plus faibles qu’eux, de régler le problème d’une limitation du nombre des animaux dans un espace fini. Les décisions à prendre pour limiter les naissances, exclure parfois les éléments malades ou vieux, servaient de support à l’apprentissage d’une morale en faveur de la vie, support à la compréhension des règles qui régissaient la communauté humaine, elle-même.

La production agricole participait des mêmes exigences vitales : nourriture, médicaments, besoin d’espace ou de lumière. Elle jouait un rôle dans la purification de l’atmosphère (Bien que les machines exécutassent la plus grande part de ce travail).

Seules les jeunes couches de cette société fréquentaient ces lieux. Cet univers exigeait des humains une disponibilité qu’on aurait plus difficilement obtenue des adultes. Le rôle était donc dévolu à cette tranche d’âge, pour son expérimentation et sa formation. Et de ce fait, chacun, ici, avait eu une relation avec ce monde originel.

Des fleurs, il en virent : sur les arbres fruitiers, dans les serres de plantes médicinales, dans les jardinets où l’on obtenaient les graines pour les espèces qui orneraient les parterres des places publiques. Mais pas de cueillette pour Steff ou sa compagne.

- Tu n’aimerais pas un bouquet dans ton salon, questionna-t-il ?

- Pour décorer nous avons des écrans, ou les tableaux que nous exécutons nous-mêmes. Je ne me vois pas avec un amas de fleurs coupées, pourrissant sous mes yeux.

- Et une fleur vivante dans un pot ?

- Tu en trouverais parfois chez certaines personnes. Il arrive que des plantes germent hors des zones qui leur sont allouées et que quelqu’un en recueille. Mais que de difficultés !

- Que veux-tu dire ?

- Où prendre le substrat indispensable à leurs racines, en soustrayant des débris au vide-ordure et en organisant chez soi une putréfaction, quel souci ?

- Mais votre monde est-il si dur ?

- Tu es là pour te faire une opinion, beau visiteur ! Ne crois-tu pas que ton monde à toi s’achemine sur la même voie ?

- C’est grand la Terre.

- Mais limité quand même, ne le savez-vous pas depuis que vous la survolez de très haut. Ne voyez vous pas que vous vivez dans un monde fini, aussi clos que le nôtre, que bientôt il n’y aura plus de ressources pour tous ?

- Nous aussi savons programmer les naissances !

- Mais vous ne le faites pas ! Au nom d’un humanisme défini dans un lointain passé, vous préparez la fin de votre humanité ! Vous êtes plus lâches que certains chefs des civilisations anciennes de chez vous.

- Tu as la fougue de ton âge, ma jeune amie, mais à quoi fais-tu allusion ?

- Tu as entendu parler des Incas et autres Amérindiens, et bien les clones prétendent que leurs guerres et leurs sacrifices humains n’étaient dus qu’à la nécessité de limiter les populations. Les chefs, apparemment ennemis, s’entendaient entre eux sur le nombre de victimes. On comptait les morts au combat et on complétait l’hécatombe par les hommes sacrifiés aux dieux.

- Tu remontes loin dans le temps, nous n’en sommes plus là.

- As-tu parfois comparé le nombre des chômeurs d’une société en crise et le nombre de victimes dues aux guerres qui s’en suivaient. C’est instructif !

- Tu fais dans l’horrible !

- L’horrible est dans l’ignorance et dans la faiblesse de n’en point sortir. Crois-moi, notre monde sans fleurs coupées ou en pots, est plus humain que le tien. Je vais t’en convaincre, j’espère !

Ils allèrent au hasard de leurs pas. Elle prenait soin, toutefois, à ce qu’ils ne se dirigeassent pas vers les jeunes gens qui s’affairaient dans les serres ou dans les zoos.

Elle lui donnait la main, l’embrassait parfois, et l’entraîna chez elle.

 

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