Chapitre 7 : Billet aller
Toutes les  jeunes filles disposaient d’un appartement individuel plus complet que celui des garçons. Elles avaient la possibilité de ne pas prendre les repas dans la salle commune.

Autant l’on cherchait à regrouper les jeunes gens, autant les jeunes filles se préparaient à une vie plus solitaire. Sans doute pour quelque raison socialisante, préparatoire à la vie d’adulte.

Les jeunes femmes auraient au moins deux enfants qui vivraient avec elles, leurs premières années. Elles auraient la possibilité de se lier avec un homme, si cela leur convenait. Il semblait qu’on les préparât à plus d’initiative personnelle. Cela tenait-il du respect d’une nature féminine ou cela préparait-il à la maternité et aux responsabilités y incombant ?

Steff sentait poindre en lui l’idée que ce qu’il vivait était destiné à le préparer à quelque chose. Son état mental ne le prédisposait pas à faire l’examen de soi, mais une conviction s’installait peu à peu. En un sens, cela le confortait dans son attitude acceptante ; l’aventure qui le portait vers cette jeune fille - Carène - ne troublait donc en rien sa conscience morale. Pour l’instant.

Elle lui dit :

- Je vais inviter ma voisine à déjeuner, nous pourrons parler un peu et te faire mieux découvrir nos coutumes. Le tourisme culturel ! N’est-ce pas ainsi que vous justifiez les voyages ?

- Si voyage il y a ! dit Steff songeur, portant la main à son front, machinalement, pour se réjouir de n’y avoir point mal.

Carène alla ouvrir la porte à son amie. Rayonnante de la surprise qu’elle allait provoquer, celle-ci annonça :

- Je t’amène de la compagnie.

Carène n’eut que le temps de lui dire à l’oreille, mais suffisamment fort pour que Steff entendît :

- J’ai ce qu’il me faut.

Steff comprit la mise au point de Carène en voyant entrer deux garçons à la suite de « la voisine », laquelle s’esclaffa :

- Mais ils sont tous les deux à moi, et nos rapports seront joyeux !

Steff sut que le mariage-visite pouvait engendrer la polyandrie. Du moment que la procréation n’y était pas liée, pensa-t-il ! Et il voulut plus d’information.


- Carène ne m’avait pas dit qu’une femme pouvait se lier à deux hommes.

- Rien n’est bien impératif dans le domaine relationnel, dit « la voisine ». C’est la contrepartie d’un règlement indiscutable en matière de procréation. De toute façon, il est fréquent qu’une femme adulte accueille, en visite chez elle, les deux pères de ses enfants. Même si elle n’a pas eu de rapports sexuels avec eux, autres que la fécondation artificielle. La relation amoureuse c’est le plaisir, ou même seulement l’amitié.

L’étonnement passé, chacun ayant programmé son menu et payé avec sa propre carte, la conversation s’installa sur les moeurs des jeunes gens, en comparaison de ce que Steff avait connu dans son propre monde.

- Tu retardes un peu, fit Carène. Les jeunes de ton époque n’en sont plus là. On pourrait croire que leurs aspirations sont proches des nôtres, avec cette différence : ils ont une propension au désordre et à la violence. Ce qui n’existe pas ici. Chez toi, ils sont mal élevés.

- En effet, je ne connais pas très bien ce qui est vécu dans nos grandes cités. Je m’en tiens à une petite vie assez tranquille.

- Tu as tort, déclara-t-elle. Je suis sûr que Tchang serait satisfait de te voir plus curieux.

- Parce que tu connais Tchang ?

- N’est-il pas responsable de ta formation ? Il m’a contactée dès que nous avons quitté l’atelier de dessin, par un message « de manche ».

Steff, ne l’avait pas remarqué, tellement était banal le geste de porter attention à ce vidéophone mobile.

- D’ailleurs dit-elle, je vais lui faire une proposition de sortie avec toi. Cela égayera notre soirée.

Pour le moment, chacun profitait de la conversation d’après repas pour faire un bilan du jour, et Steff, se tenait volontairement en retrait, afin de mieux écouter et profiter de cette intrusion dans la vie de ces jeunes gens. Mais Carène, très « maîtresse de maison » crut qu’il était incorrect de le tenir à l’écart. Elle orienta la discussion dans une tout autre direction et, afin d’y intégrer Steff, l’interrogea directement :

- Imagines-tu comment un régime politique semblable au nôtre pourrait s’instaurer chez toi, et serais-tu prêt à y contribuer ?

- Encore faudrait-il que je connusse ce dont tu parles, je n’en n’ai pas la moindre idée.

Quelque chose se dénouait dans sa tête : une sorte d’intuition. Il sentait venir une information qu’il ne parvenait pas à formuler. La question posée suscitait en lui une attention particulière, une sorte d’exigence d’apprendre. A son tour il interrogea :

- Vous arrive-t-il de voter pour décider collectivement de quelque orientation, dans votre vie citoyenne ?

- Nous ne faisons que cela, dit un garçon. A côté de ce que tu connais, notre régime te semblerait un type de démocratie directe, bien éloigné du vôtre.

- Nous avons aussi ce qui peut rappeler vos partis politiques, dit la fille, mais en plus éphémère. Des mouvements, plutôt que des partis : ils se génèrent spontanément pour défendre une idée et se dissolvent aussitôt que le but est atteint. Nos débats sont nos seules actions, en cela qu’ils se prolongent naturellement par un vote. Ceux qui déclenchent un regroupement sur un thème, n’ont rien de spécialistes et ne seront pas nécessairement, un jour, aux postes de décision...

Steff était bien intégré à la soirée. Les échanges furent denses et très instructifs. Il n’aurait pas pu faire un résumé de l’entretien, un livre n’y aurait suffit, mais il avait retenu l’essentiel.

Une des activités favorites des gens du lieu, et dès le plus jeune âge, était la politique : c’est-à-dire le souci de participer à la vie de la cité et aux décisions prises par les responsables.

Les réseaux informatifs, et parfaitement interactifs, permettaient de multiples échanges. Certaines heures, et jours, maintenaient les populations devant les écrans, claviers et microphones. Ces rassemblements des attentions, sinon des personnes, se faisaient sans contrainte, tellement la passion était forte. Il est vrai que nul n’avait de risques à manquer un spectacle télévisuel, ceux-ci étant accessibles, à n’importe qui, individuellement, et à tout moment. Des questions étaient posées qui, parfois, faisaient naître des émissions informatives spéciales. Des échanges contradictoires étaient étalés au su de tous, des références multiples renvoyaient à l’aide du documentarium. Cette population était la mieux renseignée qui fût et la plus motivée. Souvent les décideurs faisaient appel à la consultation populaire.

Quant à ces « gouvernants», ils alternaient aux commandes selon des échéances prévues par la constitution, mais pouvaient être révoqués bien avant d’avoir achevé leur mandat. Encore que, au fil du temps, le risque s’estompât, sagesse aidant.


Les équipes candidates au gouvernement devaient faire la preuve de la compétence de leurs membres. Une multitude de diplômes était exigée, ce qui allait bien dans le sens de la boulimie de savoir, propre à ces populations.

Aux époques électorales, des projets précis et détaillés selon un échéancier, devaient être soumis à la réflexion de chacun. Des groupes d’études spontanés se créaient pour les critiquer ou les amender. Des spécialistes établissaient des tableaux de comparaison, tout comme en réalisaient, au pays de Steff, les instituts de consommation. Des sondages entraînaient des correctifs. Enfin les équipes qui se proposaient à mettre en oeuvre les programmes se soumettaient aux élections.

Bien sûr, des avantages étaient alloués à ceux qui se dévouaient pour ces responsabilités, mais ils encouraient de sérieux risques. Les tribunaux et les mouvements spontanés de citoyens, veillaient à l’application des plans d’action. Une équipe pouvait être renvoyée en cas de manquement grave, des punitions (sous la forme de  travaux à exécuter, ou diminution de pouvoir d’achat) étaient infligés à ceux qui auraient manqué à leurs promesses. Là, comme partout, la notion de responsabilité ne se concevait pas sans contrepartie de récompense ou de punition !


- Je vois soupira Steff, un peu fatigué, qu’ici, la sévérité et la rigidité s’appliquent surtout en matière de procréation, d’éducation, et de gouvernement ?

- Ne trouves-tu pas que, dans ton monde, vous êtes mal éduqués, mal instruits, mal gouvernés ? demanda Carène, avec dans le regard une insistance, qui titilla la petite révélation intuitive, qu’il avait ressentie, un instant plus tôt. Il crut bon de protester :

- Pourtant nous tenons autant que vous à certaines libertés. Nos moeurs évoluent un peu dans le sens où vous semblez être parvenus vous-mêmes.

- Mais vous n’y allez pas par le même chemin, interrompit Carène. La liberté relative à vos moeurs ne témoigne pas d’un réel progrès, mais plutôt d’une exploitation prévue de votre décadence à venir.

- Pourtant nous débattons à ce sujet.

- Mais vous ne voyez pas que la grille de vos débats est mise en place par ceux-là mêmes qui, dans l’ombre, profitent de vos faiblesses et de votre désordre, dit Carène. Et le ton incisif qu’elle employa culpabilisa Steff. Que voulait-elle de lui ?

Un garçon osa une conclusion : Vos plaisirs semblent identiques aux nôtres, mais on dirait qu’ils vous affaiblissent au lieu de vous grandir. A quels désordres allez-vous arriver, alors que vos penseurs en appellent sans cesse à plus d’humanité. Que ne puissiez-vous concilier droits de l’homme, comme vous dites, avec un devenir serein et sain, pour tous. Quels éléments pervertissent vos idéaux ?

- Je n’ai pas une vision assez élevée sur les choses, dit Steff. Dans ma province, on aspire à la vie simple et tout se passe chez quelques élites de la capitale.

- C’est, peut-être, un peu de l’air de ta capitale, qu’il te faudrait respirer, conclut Carène. Attends un peu que je consulte ton guide : Almagor !

Steff, l’avait oublié celui-là. Lorsque Carène revint de son minuscule bureau à ordinateurs, elle congédia gentiment ses visiteurs :

- Son guide à un plan. Il arrive et souhaite que sa visite me trouve seule avec Steff.

Cela ne provoqua aucune gêne et ils se quittèrent avec les promesses en usage dans ces cas-là : se revoir bientôt !

Carène, ayant refermé la porte derrière ses visiteurs, revint mutine vers Steff :

- Je vais te faire accomplir un voyage qui est indispensable à ta compréhension du monde, de ton monde. Mais auparavant, je réclame de toi que tu me donnes ce qui m’est dû.

Elle s’était collée contre Steff et goûtait à ses lèvres un premier baiser. Ses mains, en gestes rapides, dégrafaient et retiraient les vêtements de son invité très coopératif. Quand il fut nu, elle retira elle-même ses propres vêtements qui s’amoncelèrent sur ceux de Steff. Puis elle l’entraîna vers un lieu propice à la découverte réciproque de leurs corps.


- Nous avons tout notre temps, dit-elle.

Ils eurent tout loisir de se jouer plus encore. Carène possédait bien la carte de son propre corps. Instruite et entraînée, motivée, sans arrière-pensées inhibitrices, elle se donnait et prenait sans retenue, suggérant elle-même un cheminement. Steff vivait à fond cette relation ludique, en toute innocence, en plein engagement de soi. Juste assez de vigilance pour mettre en pratique les conseils de maîtrise enseignés par Sindy.

Heureux de leurs rencontres, ils se désaltéraient d’une boisson tonifiante, lorsqu’un signal annonça une visite.

- Voici Almagor, prévint Carène, se levant pour ouvrir.

Il entra, donnant l’accolade aux deux tourtereaux, tandis que la jeune femme qui l’accompagnait faisait de même.

- Je vous présente Gounouo, dit Alamagor. Sa compagnie nous est recommandée par tchang. Belle fille, n’est-ce pas ?

Sans que cela ne troublât le moins du monde cette charmante femme, il la fit tourner comme une danseuse afin qu’on la vît mieux. Steff la contemplait, la classant dans le type eurasien, non sans répondre au sourire des doux yeux en amande. Le visage était détendu, mais contrastait quelque peu avec une tonicité corporelle évidente. Gounouo semblait commander à chacun de ses muscles, féline comme une panthère.

S’opposant à l’invitation de Carène qui proposait qu’on s’assît, Almagor incita tout le monde au départ.

Sans autres échanges que banalités ordinaires ils se serrèrent dans une cabine vers une destination dont Almagor était seul connaisseur. Carène, elle, semblait un peu excitée :

- Une chance unique pour moi, glissa-t-elle à l’oreille de Steff.

Le voyage dura un peu, mais avec des sensations inhabituelles. Une accélération forte et durable fut nettement perceptible. Il y eut des courbes, des plongées, des envolées, et un freinage long et quasi angoissant.

Assez contents, tous, du billet offert.

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