Chapitre 8 : Sortie
Almagor commandait au petit groupe. 

 Ils traversèrent une placette, descendirent une dizaine de marches et Gounouo appuya sa main sur la plaque vitrée qu’offrait un appareil. La porte toute proche s’ouvrit et ils entrèrent dans une pièce déserte.

Gounouo, visiblement, était une habituée et les autres attendaient ses conseils :

- Nous allons tous revêtir des vêtements familiers à Steff.

Elle fit avancer chacun vers une sorte de miroir et tapota un clavier. Steff connaissait le dispositif, mais la jeune femme décida des tenues convenant à chacun. Il leur suffit d’ouvrir un casier pour qu’en un temps bref, se fît l’échange de leurs habits. Aucune pudeur inopportune ne retarda l’exercice.

- Tout comme chez moi, constata Steff

- Et bien allons-y, dit simplement Almagor.

De son pas souple, Gounouo précéda le groupe et l’introduisit dans une nouvelle cabine. Hormis Steff, toujours aussi disponible, les trois autres semblaient un peu tendus.

Ils quittèrent la cabine, gravirent quelques marches dans un corridor sombre et poussiéreux. Un geste de Gounouo fit apparaître un passage étroit qui s’obstrua derrière eux, sans qu’on n’en vît nulle trace. Un roulement sourd se faisait entendre, des bruits de voix leur parvinrent.

Ils avancèrent d’une courte distance - sol gravillonné - et brutalement parurent en pleine lumière sur un quai souterrain. Steff, bien que n’ayant jamais visité la capitale de son pays, crut y reconnaître le célèbre transport métropolitain. Le nom de la station lui revenait en mémoire.

Sur le quai, un jeune homme s’avançait vers eux, souriant :

- Nicolas, se présenta-t-il, embrassant Gounouo et Almagor, tendant la main aux deux autres.

- C’est notre guide, dit Almagor qui lui demanda : Tu as le nécessaire ?

Nicolas tira de sa poche des portefeuilles, tous différents et les distribua. Avant de ranger le sien, Steff l’ouvrit. Il y trouva une carte d’identité à son nom, modèle de son propre pays, et des billets de banque, tout comme chez lui.

Ils se procurèrent des tickets et, en file, ils traversèrent un sas d’entrée pour monter dans un wagon bondé qui les emporta vers une autre station.

Tous prirent instantanément l’air abruti, propre aux passagers en place, en silence, n’ayant d’yeux que pour Nicolas.

Sur un geste de celui-ci, ils sortirent. Un escalator les éleva vers l’extérieur et Steff prit au visage une bouffée d’air qui l’aspergea comme un seau d’eau. Il crut qu’il était en ville, sur son propre territoire. Les lumières de la nuit recréaient un jour opacifié par la fumée malodorante des automobiles. Sur les trottoirs, des gens se hâtaient. Le bruit, l’odeur : un retour aux sources, vécu par Steff comme une régression. Pas le temps de se secouer la cervelle, alors même qu’une pointe d’angoisse se faisait déjà lancinante.

Nicolas héla un taxi, ils s’installèrent et l’indication donnée au chauffeur troubla encore davantage Steff. Quel cauchemar, et si près du réel !

Ses trois compagnons ouvraient grand leurs yeux attentifs. Ils photographiaient tout du regard, sans état d’âme particulier.

- La tournée des grands ducs, pour touristes, annonça Nicolas. Commençons par ici !

Ils quittèrent le taxi et marchèrent un instant sur le trottoir. Ils croisèrent un groupe de jeunes gens au regard agressif, la caquette retournée vers la nuque, une dégaine de paumés, proférant des injures à l’adresse d’on ne devinait qui.

- J’espère que nous aurons plus de chance qu’eux, dit Nicolas en désignant le groupe d’un coup de tête. Ils se sont fait refouler. Prenez un air dégagé, ne soyez pas crispés, faites un peu les fous. Pourvu que mon copain, le videur, soit de service !

Steff comprit le message, il entoura la taille de Carène, qui se laissa faire, et la tête collée à la sienne, l’obligea à tituber de concert avec lui. Pour simuler la joie, mais non l’ivresse ! Ils prirent la file derrière des jeunes garçons aux cheveux hérissés en crêtes multicolores : jeunes efféminés que seul le port du pantalon distinguait de leurs partenaires féminines. Celles-ci affichaient un regard solide qui compensait l’attitude relâchée des « hommes ».

- Chouette, dit Nicolas, c’est mon pote qui filtre à l’entrée !

Car, il fallait montrer patte de bonne couleur ! Il s’agissait de pénétrer dans un club semi privé, où l’épaisseur du compte en banque tenait lieu de passeport.

Des enfants de bonnes familles, fils ou filles de chirurgiens, d’avocats, d’artistes ou sportifs en vue, de présidents directeurs généraux, se retrouvaient pour la nuit. Incapables d’assumer les mêmes fonctions que papa, ils évacuaient là un trop plein de fric qui congestionnait leurs parents. Les uns gagnaient, les autres dépensaient, les familles participaient, en toute bonne conscience, à entretenir le flux monétaire : leur contribution à la bonne marche de la société. Et puis les enfants, ainsi hors du nid familial, cessaient d’exaspérer leurs géniteurs, et brûlaient, entre gens de même caste, leurs énergies juvéniles.

Le groupe conduit par Nicolas fut introduit sans difficultés. Juste après une recommandation à ne pas céder à quelque provocation, ils plongèrent dans une atmosphère enfumée, opaque, traversée d’éclairs lumineux. Un bruit d’enfer, rythmé, riche d’une multitude de sonorités, vous prenait à la poitrine. Oppressant.

Carène se cabra de joie : j’ai des amis qui font la même musique, pendant les heures de créativité. Ils se régaleraient, s’ils avaient autant de chance que moi.

Un serviteur, aux épaules de lutteur, les conduisit à une table. Tout près d’un podium où une femme nue se contorsionnait, pour épouser le rythme musical, du choc de ses fesses ou de la caresse manuelle qu’elle simulait à l’endroit de son sexe. Almagor eut un haussement d’épaules et détourna son regard. Seuls Carène et Steff semblaient intéressés par la place qu’ils pourraient occuper dans ce tohu-bohu.

On leur servit des boissons, tout en les incitant à commander des breuvages plus renommés dont la liste leur fut donnée. Discrètement Almagor tira de sa poche un tube et d’autorité il plaça un comprimé dans chaque verre.

- Il faut vous dire, annonça-t-il, qu’ici tout le monde est conditionné pour devenir dépendant de quelques produits aptes à accélérer la décadence des habitants.

Steff, sembla se souvenir d’une règle connue de lui :

- Les adolescents ne sont-ils pas interdits d’alcool ?

- C’est ce qu’avancent les textes officiels concernant la protection des mineurs, déclara Almagor. En réalité on encourage au vice.

Les centres commerciaux sont opposés à la vente des bouteilles d’alcool aux jeunes gens. Ils respectent apparemment la loi, mais dans le même temps, ils vendent, comme boissons prisées par les jeunes, à grand renfort de publicité, des breuvages à faibles taux d’alcool. On n’y boit pas de produits alcoolisés purs, on introduit de faibles quantités d’alcool dans des liquides anodins. Ainsi on installe une dépendance sournoise pour l’avenir.

- Et les producteurs ne sont pas punis, s’indigna Carène ?

- Non, avec les bénéfices réalisés, ils « arrosent » les politiciens.


- Ne montrons pas notre hostilité, recommanda Nicolas, j’ai promis que nous passerions inaperçus. Il va falloir aller danser.

Chacun contempla la foule ondulante. Le spectacle valait le coup d’oeil. Il semblait qu’une partie des occupants aient abandonné une bonne part de leurs vêtements. Leur sexe, les seins des femmes, étaient souvent exposés. Des paires de fesses s’entrechoquaient comme pour dégager un chemin. Mieux encore, un groupe de garçons, mimant des gestes de lutte, ouvrait un chenal dans cette marée humaine, mais nul ne s’engouffrait dans la voie offerte. Le choc contre les voisins délimitait les espaces individuels et confortait une pulsation collective des gestes.

- Pas difficile, proposa Nicolas, nous gesticulerons en avançant et en restant groupés à vue. Le temps de faire le tour de la salle pour revenir ici. Rester en spectateurs assis attirerait l’attention sur nous.

- Pour le plaisir des yeux, au moins, fit Carène enthousiaste.

C’est que le décor était original. L’absence des vêtements de ville, révélait une foule de maquillages colorés. Ephémères tatouages propres à exalter la débauche, l’orgie ou le meurtre.

Ils allaient se lever quand une rumeur vint calmer le jeu. Vers le podium, déserté par la danseuse nue, une vieille femme se dirigeait, la foule s’ouvrant devant elle.

- La patronne, dit Nicolas.

Une matrone ventripotente saluait la foule. Elle remerciait ceux, qu’elle appelait « ses amis ». Elle souligna le caractère privé de son établissement, et dit en sorte que chacun se sente membre d’on ne sait quelle élite. Si ce n’est qu’elle insista sur le caractère discriminant de cet argent qui les distinguait, tous, de ceux qui restaient au dehors.

Elle leur fit des compliments, leur enjoignit de vivre la fête, de boire beaucoup, de dépenser autant, comme une sorte de devoir intégrateur et porteur des valeurs d’une coterie éminente.

Des applaudissements nourris ne cessèrent qu’avec les premières mesures d’un orchestre, discrètement mis en place. Pendant un moment, qui parut long à tous les assistants, la vieille dame, d’une voix éraillée, poussa des chansonnettes débiles, non sans faire monter à ses côtés, à chaque phase d’applaudissements, les jeunes compositeurs de ces stupidités, néanmoins promis à la célébrité. Des caméras ronronnaient, des flashes crépitaient, la foule des journalistes préparait les images qui réjouiraient bientôt les yeux de tous ceux qui ne pouvaient assister, faute de critères adéquats, au spectacle en direct.

Puis la patronne, ventre en avant, décolleté ouvert sur une poitrine siliconée, fit le tour des tables pour saluer quelques membres fidèles de son club.

Elle se retira, visiblement adulée par une jeunesse béate sur commande, et la musique reprit.

Steff donna l’exemple du courage en entraînant Carène, qui bientôt secoua ses cheveux et ondula de la croupe, comme une habituée.

Steff, faisait de son mieux, un peu gauche. Il ne pouvait se laisser aller à des gestes spontanés, s’efforçant de se raccrocher à des thèmes quotidiens. Il semblait esquiver des coups ou en donner, lancer un fil de pêche sur une mare imaginaire, tailler des fleurs ou jouer de la trompette. Il se sentit ridicule et un peu de tristesse, hors de mise en cette assemblée, parut à son visage.

Un danseur s’approcha de lui et l’isola de Carène, concentrée en elle-même et vibrante. L’homme passa une main autour de la taille de Steff et de l’autre, qui martelait la mesure à grands gestes, il exhiba sous les yeux de Steff un sachet transparent où s’entrechoquaient des gélules colorées. Puis s’approchant de l’oreille de Steff il proposa : « je t’en file pour pas cher, tu seras plus vite dans le coup ».

A ce moment un individu mit une tape sur le dos du dealer et saisissant la main de Carène, entreprit de la faire tourner et de l’éloigner.

Simultanément, Almagor, s’interposa et fit face à Carène, qui, surprise par la dureté du regard, se libéra et chercha des yeux le reste du groupe.

Nicolas et Gouono se saisirent de Steff et simulèrent une ronde à trois. L’inconnu, faisant mine de s’introduire, fut écarté sans ménagement. Il se retira comme si lui-même recherchait au travers de la salle le secours de quelques complices. C’était bien cela !

Nicolas, avait ramené tout le monde à la table et l’incident semblait insignifiant. C’est alors que trois individus -dont l’importun - vinrent à leur table. L’un d’eux s’approcha de Nicolas, il entrouvrit sa chemise, et dévoila une sorte de minuscule poignard, attaché de façon discrète.

Sifflant comme un serpent, il menaça : « tu veux faire prendre l’air à tes tripes, petit con ! »

En moins de temps, qu’il n’en faut à la foudre pour fendre un tronc, l’individu se figea, immobile et pâle, les yeux exorbités, Gouono avait un doigt pointé vers lui. Les deux acolytes du provocateur tombèrent à la renverse, bousculant un groupe de gesticulateurs.

Avec la même rapidité, Steff et Carène furent extraits de leur siège et poussés par Nicolas et Almagor vers une porte dérobée. Gouono fermait la marche, suivant le groupe à reculons, le regard si froid que nul ne fit gestes ou commentaires.

- Filons, dit Nicolas, vous en avez assez vu !

Ils débouchèrent par un couloir étroit dans une ruelle sombre. Alors qu’ils désiraient rejoindre un taxi, un galop derrière eux les fit se retourner : leurs agresseurs se rapprochaient en courant.

- Pas d’artillerie, commanda Almagor en direction de Gouono.

- Ce ne sera pas la peine, dit-elle.

Les deux groupes se mêlèrent, des lames brillèrent sous le reflet d’un réverbère, contre lequel les corps des trois agresseurs s’amassèrent.

- Juste assoupis, déclara Gouono, le temps de trouver un véhicule !

Ils n’attendirent guère. Nicolas leur promit une promenade tranquille.

S’il est vrai qu’ils aperçurent de somptueux monuments éclairés à souhait, Nicolas ne leur épargna rien d’un tout autre spectacle.

Le long d’un fleuve glauque et huileux des bandes de jeunes ivrognes se querellaient en marchant. Des filles sales et éméchées vomissaient au sol. D’autres, guère plus appétissantes, abandonnaient leurs bouches à des simulacres de baisers. Derrière un arbre, une jeunette hagarde et débraillée, agenouillée, faisait une gâterie à deux énergumènes qui la tenaient par les cheveux.

Ils virent des clochards émergeant de cartons d’emballage qui les abritaient. Le froid groupait certains qui brûlaient un vieux pneu rougeoyant. Se réchauffaient-ils, ces gamins qui visiblement venaient d’enflammer une automobile ? Les clignotants d’une voiture de pompiers indiquèrent que ceux-ci approchaient, avec une lenteur calculée, pour que l’incendie fût terminé à leur arrivée, ou pour que les jeunes loubards aient mieux le temps de se chauffer !

Ils furent témoins d’un casse de vitrine, une camionnette venait d’abattre la devanture d’une bijouterie. Des alarmes, à vriller les tympans, ne tiraient aucun regard des passants, et les voleurs ne se pressaient pas à l’ouvrage. Le chauffeur du taxi ne quitta pas des yeux, un seul instant, la route suivie. Consciencieux ? Indifférent !

Soudain une voiture venue de l’arrière les enveloppa d’un coup de phare puissant.

- Les cons dit Nicolas. Il donna des indications au chauffeur qui accéléra.

Dans leur fuite, ils avisèrent soudain un barrage routier. Des véhicules de police, gyrophares tournants, interdisaient le passage. Ils stoppèrent aux injonctions d’un agent qui demanda à contrôler leur identité. Pas de problème. Le chauffeur sans rien dire constatait que les poursuivants étaient à faible distance.

C’est à lui que s’adressa le policier :

- Vous ne conduisez pas vos client au rodéo ? interrogea-t-il.

- Pas du tout !

- Tant mieux, parce que nous en interdisons l’accès. Dégagez par cette voie.

Il siffla un autre policier qui, d’un cône lumineux montrait le chemin.

C’est alors qu’un jeune homme, bien habillé, s’approcha des policiers :

- Vous n’allez pas me faire ça, leur dit-il !

A ce moment, les trois agresseurs quittèrent leur véhicule pour encercler le jeune homme à grand renfort d’effusions amicales et braillardes.

- Voyons messieurs, disait le jeune homme, aux policiers, tout se passera bien. Laissez en passer encore une vingtaine, il me les faut si vous voulez qu’on s’entende !

Le policier se recula, ses compagnons firent de même, et la voiture des agresseurs avança, non sans faire une courte halte, le temps qu’un garçon, cognant du côté d’ Almagor, lançât :

- A plus, l’ami ! Apportez vos bocaux pour que vos mamans aient de la marmelade.

- C’est ça !

Le taxi changea de direction et s’éloigna à la barbe du policier qui haussa les épaules.

Ils traversèrent un parc, au ralenti. Sur le côté de la route, dans le faisceau des phares, des couples s’adonnaient au plaisir du sexe, debout contre un arbre. Dans un véhicule, qui se balançait sur ses ressorts, une paire de jambes écartées, enserrant une paire de fesses agitées, sous-titrait le spectacle en l’explicitant.

- Et bien, fit Carène, c’est la crise du logement ici !

A un carrefour, ils durent faire une halte prolongée, pour laisser place à un cortège d’ambulances.

Le chauffeur de taxi justifia :

- En voilà qui quittent le rodéo et leurs noms ne seront pas dans les journaux. Faut pas contrarier l’économie ! Le petit Monsieur y perdrait son commerce : davantage de revues, plus d’accessoires, plus de vols d’automobiles pour la course, moins de lits occupés en clinique ! Ca vous augmente un Produit National Brut, ces petits jeux et ça fait vivre ceux qui n’en meurent pas !

- Quelle pagaille ! chuchota Carène dans l’oreille de Steff.

Almagor qui avait sans doute perçu l’esprit du message ajouta en regardant fixement Steff

- Les pourrisseurs qui croient saper ce monde à leur profit ne savent pas que c’est pour nous qu’ils travaillent !

Ils quittèrent le taxi à l’entrée d’une station souterraine : le quai même de leur arrivée.

Discrètement, Nicolas reprit les portefeuilles. Point de salutations. Il fit mine d’attendre, en somnolant, une rame de wagons.

Rapidement, les quatre voyageurs sautèrent sur le sol, près des rails et disparurent au travers du mur, sans laisser de traces.

- Nous n’avons même pas utilisé les grands moyens, constata Gouono.

- Tchang nous en sera reconnaissant, dit Almagor.

Comme il est dit dans certains manuels militaires : «les conditions du retour furent les mêmes que celles de l’aller ».

Toutefois, Almagor prit Carène à part :

- Merci à toi, lui dit-il, mais tu dois encore augmenter tes mérites par ceci : tu peux évoquer ce que tu as vécu auprès de tes amis, mais n’oublie pas : « nous étions assis, casqués, et nous avons testé une nouvelle aventure virtuelle, qui sera peut-être disponible à tous, bientôt, en salle de voyages virtuels ! »
 

- Compris ! dit-elle calmement.

Un instant plus tard, Steff et elle consommeraient encore un peu de leur mariage-visite !

Ou se reposeraient !

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