Chapitre 9 : Pourquoi ?
Plus de plaisir que de repos !

Alors qu’ils se restauraient - chaque jeune fille, disposant dans son logement, d’un terminal nourricier - Carène fit des compliments à Steff, pour le moment qu’ils avaient passé ensemble.


Elle voulut savoir s’il avait chez lui une compagne, et fut étonnée de sa réponse négative. Il avait des difficultés à évoquer sa vie, une sorte de paresse cérébrale. Elle n’insista pas, mais fut surprise de la netteté avec laquelle il affirma tenir son « habileté » de Sindy ...

Quand il lui eut conté comment elle l’avait contacté, dès son arrivée, Carène nota son enthousiasme.

- Cette femme compte pour toi : la première que tu as rencontrée, ici !

- Même pas ! Elle avait en quelque sorte, retenu ma visite, mais avant de la rencontrer, une autre femme avait demandé à ce que je lui fisse un enfant.

Carène eut un moment de silence. Bien droite assise, on eût dit qu’elle pratiquait quelque méditation Zen.

- Il faut que je sois raisonnable, j’ai bien profité de ta visite et ne dois pas chercher à te garder !

- Tu y songeais ? fit-il, incrédule.

- Cela aurait pu arriver, mais c’est bien que je n’en aie pas le temps !

- Je croyais que votre éducation vous éloignait de toute velléité de vous approprier un semblable.

- Tu dis bien : un semblable ! La promiscuité dans laquelle nous vivons nos jeunes années, contrarie cette forme d’attachement. Loin de nous accoler les uns aux autres, elle nous amène à désirer quelqu’un de différent, tu comprends ?

- Pas sûr !

- Tu es d’un autre monde et l’évidence doit bien te sauter aux yeux : pour moi, tu es différent !

Elle effaça rapidement un voile de tristesse, à peine imprimé sur son visage.

- Tout est bien, je me savais chanceuse d’avoir partagé avec toi « le jeu expérimental et virtuel de la balade en ton pays », j’aurai aussi le privilège douloureux de ne pouvoir m’attacher à toi.

- Vous savez tous lutter contre cela !

- Peu de filles de mon âge ont eu ma chance, c’est la conclusion que je vais imprimer dans mon cerveau. D’ailleurs la réalité me rejoint et m’appelle à me presser : il me faut partir en cours de Sciences : mon programme de ce jour.

- Je reviens ce soir si tu le souhaites.

- Non, mieux vaut que tu me quittes et peut-être même que tu t’écartes un peu de notre centre de formation. Tu peux faire des heureuses, tu peux faire des victimes ! Rassure-toi, j’exagère tout !

- Je comprends ! Ne regrettons rien, réjouissons-nous de l’expérience.

- Merci, conclut-elle.

- Merci à toi aussi.

Ils eurent une accolade classique ; un peu en ralenti, quand même. Ils se séparèrent à la lumière de l’extérieur : l’éclairage un peu vif mouilla leur regard. La rapidité de leurs pas témoignait de leur enthousiasme à entamer le temps à venir.

Steff pensa changer ses idées en se dirigeant vers le documentarium. Pendant qu’il se laissait ballotter au hasard des cabines transporteuses, il essaya de faire le point. C’était difficile en raison de ce flou cérébral qu’il éprouvait alors. On eût dit qu’une partie de son cerveau refusait de fonctionner. Pas question de se retenir aux branches pour reprendre haleine ou s’orienter, il lui fallait s’abandonner au courant.

Il arriva qu’il côtoyât des personnes, mais aucune ne s’intéressa particulièrement à lui. Alors qu’il se croyait marqué d’une distinction !

Le voyageur qu’il était ne faisait-il plus d’éclat particulier. Il se dit que peut-être « sa fiche » portait la trace de son parcours et que cela décourageait de l’aborder : trop occupé !

C’est avec un sentiment d’urgence qu’il obtint une place au documentarium. Il n’avait pas osé consulter son visiophone de manche pour savoir si on le sollicitait. Il se connecta à sa boîte à courrier, mieux à l’aise de  la découvrir sur grand écran.

Le sourire lui revint devant le nombre d’invitations. On eût aimé le rencontrer, la liste des contacts possibles n’avait fait que s’allonger, et il tapota le clavier pour extraire les propositions de procréation. Il en apparut une bonne vingtaine.

Loin de le porter à rêver, le constat lui apporta une vague lassitude. Pire, l’image de Carène s’imposait à lui comme un reproche. Quelle idée !

Malgré le malaise qu’il éprouvait à se secouer pour un examen lucide de sa conscience, il se dit qu’il avait peut-être mieux à faire que de goûter à toutes les fornications possibles. C’est bien le mot fornication qu’il avait en bouche.

Ce monde, malgré son apparente permissivité, devait avoir un sens qu’il aimerait approfondir.

Consulter Almagor ou Tchang ? Chercher auprès de l’ordinateur central une documentation ? Il songea à cette solution, mais quelle stratégie adopter ? Faire une enquête historique (rendue inutile depuis les explications de son guide), retrouver une liste des fondateurs, analyser les parcours qui auraient conduit à une constitution ?

Il repensa à Carène, si sûre d’elle-même et si à l’aise dans ses principes de vie. Peut-être qu’on ne se posait pas ce genre de questions ici.
 

 Le plus souvent, on baigne dans un environnement d’habitudes acquises, se modifiant graduellement, sans  qu’on y prenne garde. C’est ce qu’on appelle la culture, non ?

La tâche lui parut ardue, trop pour son tonus mental qui lui semblait défaillir dès qu’il se voulait raisonneur. Dans une demi somnolence, il laissa défiler les visages connus. Lovella nourrissait-elle en son sein un petit de lui ? Rien que d’y songer il se sentit écrasé.

Dormir, se laisser conduire : la solution était là.  Et le visage bien net de Sindy tout à fait présent à son esprit.

Il avait besoin d’elle, de sa chaude présence, pour le materner ou le conduire par la main. Régression ! se dit-il, alors même qu’un autre mot s’opposait : renaissance !

Pour sortir de son embarras, il composa l’indicatif de Sindy.

Par chance, elle apparut à l’écran, souriante, heureuse qu’il l’eût appelée. Mieux, elle comprit immédiatement, en le voyant, que son rôle était de le rejoindre.

- Je me fais remplacer dit-elle. Patiente un peu et j’arrive.

Après avoir opposé un « peut-être » à toutes les demandes de rendez-vous, il s’occupa à flâner dans une documentation visuelle époustouflante. A la rubrique des beaux arts, il parvint à se promener dans des catalogues fournis par les clones. Pas même le désir de s’attarder à retenir les lieux d’origine. Les noms lui étaient inhabituels, les numéros de fiches inutiles. Son cerveau se mit à bouillir tant son imaginaire se gavait dans l’orgie des images.

C’est dans cette contemplation que Sindy le surprit.

L’accolade de salutation fut enrichie d’un baiser, puis d’un autre, plus tendre. Sindy, les bras autour de la taille de Steff se recula un peu, pour mieux le regarder.

- Alors, mon beau voyageur, as-tu goûté aux plaisirs de ce monde ? Cela te procure-t-il toute l’énergie dont tu as besoin ?

- Hélas non ! Je devrais être réjoui, mais non.

- Ecoeuré par les excès peut-être ? Normal !

- Rien de tout cela. Je devrais me sentir bien, mais il me manque quelque chose : que tout cela ait un sens !

Au fond, le jardin d’Eden devrait s’avérer vite décevant : la vie la plus douce doit être fade si l’on ne sait pas pourquoi on la vit.

- Normal, encore ! Pourtant il me semble que tu as parlé avec Tchang, avec les clones !

- Tchang m’a proposé deux justifications à vivre : le plaisir partagé et les études. Agréable, passionnant, et de plus - ici - facile ! Mais la finalité de tout cela ?

- En pleine angoisse existentielle alors ?

- Difficile de comprendre un projet si l’on n’a pas de références quant à son utilité, non ?

- Je vois ! Là est tout ton problème ?

Il éclata de rire et elle fut surprise.

- Tu me rappelles un ancien programme d’intelligence artificielle avec lequel j’ai joué, dit-il. Elisa était le nom d’une interlocutrice virtuelle. Oh, pas comme vos clones, un simple programme avec dialogue par clavier, écran, interposés. Mais Elisa, pseudo psychologue, avait la même technique que toi pour relancer : « je vois, mais encore ? Est-ce bien le problème ? »

D’accord, j’accouche ! On m’a toujours laissé entendre que l’homme ne pouvait être sa propre référence. Pas de morale sans Dieu, dit-on encore. Qu’en est-il de vos références à vous ?

- Notre Dieu ! Tu veux savoir ?

- Faisons bref ! Oui.
- Il me semble que le clone, que tu as consulté, aurait pu suffire à éclairer ta route : le Moi ultime, tu te souviens ?

- Et c’est-là toute votre religion ?

- Oui.

Steff demeurait silencieux et songeur.

- Un peu abstrait, dit-il enfin.

Elle l’invita à quitter le documentarium pour l’amener chez elle. « Du concret et du théorique, je te donnerai tout cela », avait-elle seulement promis.

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