Chapitre 10 : Epingle bleue
En chemin, ils partagèrent leur cabine avec un homme qui lisait sur sa manche, le bras posé sur un accoudoir. Sindy le scrutait avec attention sans que cela ne lui fasse lever les yeux.

C’est alors qu’elle fit un clin d’oeil à Steff. Posant son doigt sur son col, elle eut un geste de tête en direction de l’homme. Steff ne remarqua rien de particulier, si ce n’est une petite boule bleue.

Sindy fouilla une de ses poches, sortit un minuscule tube d’où elle extirpa une épingle à tête de verre : une petite boule bleue semblable. Elle enfonça l’épingle à son col, refit de l’oeil à Steff et posa carrément une main sur l’épaule de l’homme pour le détourner de sa lecture.

- Bonjour, lui dit-elle, de quoi pourrions nous bien parler ?

Immédiatement, sans même regarder Sindy, d’un coup d’oeil, l’homme chercha l’épingle qu’elle venait d’agrafer.

- Excusez-moi, lui répondit-il, je n’avais pas observé. Je vais bientôt arriver et je ne pourrai pas échanger avec vous très longtemps... A moins que vous ne puissiez m’accompagner chez moi, je vais réunir des amis.

- Mais n’êtes-vous pas au complet ? demanda Sindy comme si elle savait de quoi il retournait.

- Nous ne sommes que quatre et c’est pour compléter que je me suis « révélé ».

- Vous avez un sujet ? Quelle sera la durée de votre échange ?

- Nous sommes tous précis et pressés, dans deux heures chacun retournera à ses affaires.

- Puis-je connaître vos thèmes, mon ami est un «voyageur » qui pourrait trouver là un intérêt ?

- Nous nous livrons à une petite recherche concernant les symboles actifs.

- C’est-à-dire ?

- Dans le cadre d’une étude entre non-spécialistes, nous recherchons une méthode pour lutter contre une phase d’ennui, de baisse d’enthousiasme. Après avoir expérimenté la méditation devant des dessins appropriés, nous voudrions « charger » des objets transportables et discrets : des grigris, comme les nommeraient des primitifs. Cela est une occasion de comparer nos montages psychiques et d’en débattre.

- Intéressant, déclara Sindy, accepteriez-vous notre participation ? J’aurais voulu sensibiliser mon ami à cette forme de jeu de rencontres.

- Nous ne dépasserions pas le nombre ! C’est bon. Et nous jouerons la procédure « incognito », ce qui sera plus démonstratif pour lui.

Sortis de la cabine, ils se dirigèrent chez l’individu rencontré inopinément, comme si cela était chose la plus naturelle qui fût.

Après des propos banals, qui ne cherchaient en rien à situer les uns par rapport aux autres, il advint que le groupe fut constitué : six personnes autour d’une table, après que les traditionnelles accolades eussent été échangées.

Posées sur la table, des étiquettes repéraient chaque personne par une lettre : la lettre A attribuée à l’hôte qui se trouvait promu animateur de séances.

Point de présentations.

- Debout pour la devise ! demanda A. Tous se levèrent et répétèrent en choeur et après lui, chacun des trois mots qu’il énonça séparément : Amour, puis Bien-être, puis Lucidité.

- Puisse Abel demeurer parmi nous ! dit A. Et tous de s’asseoir.

Pendant le délai prévu, des échanges eurent lieu, dans le calme, avec le sourire. Steff apprécia la clarté des débats. Nul ne parlait sans en avoir demandé et obtenu l’autorisation. L’animateur notait les mains levées et désignait chacun selon son tour.

- La parole est en B, ou en E.

- Contrairement à D, mais en accord avec C ...

« Terminé pour moi ! » était la formule qui marquait la fin d’une prise de parole.

Pendant qu’une personne s’exprimait les autres écoutaient ou prenaient des notes. La plupart utilisaient un bloc-notes portable informatisé. Sindy tapota seulement plusieurs fois sur sa manche, mais elle avait averti que le but de sa présence était de présenter à Steff ce type de réunion, et cette forme de réseau.

Tout au cours du débat, chacun exhiba un objet, une image réduite sur un support rigide, un papier roulé dans un tube ... et tous d’expliquer comment ils chargeaient leur « symbole » afin d’en recevoir, au besoin, un déclic dynamisant. Une seconde ou deux d’un regard accordé à l’objet détermineraient les pensées, aussi efficacement qu’une méditation plus soutenue.

Steff ne demanda pas la parole, si ce n’est pour pouvoir répondre aux questions qu’on lui adressa, afin de savoir s’il pratiquait ce genre d’exercices. Il en ignorait tout et le déclara.

A la fin de la séance, provoquée par un compte minutes qui veillait au temps, l’animateur convia le groupe à se lever pour prononcer, à nouveau, la devise: Amour, Bien-être, Lucidité. Puis, tous, en choeur, de prononcer la formule : « Abel demeure toujours en nous ! »

L’hôte invita chacun devant le distributeur nourricier pour une collation, mais Sindy s’excusa de devoir quitter le groupe. Non sans avoir remercié, elle entraîna Steff - dont la tête émergeait à peine d’un petit nuage - vers une cabine transporteuse.

- Tu voulais du concret quant à notre spiritualité, l’occasion était trop belle pour la manquer, dit-elle. Maintenant que tu connais Abel et vu le fonctionnement d’un réseau, tu as l’essentiel en mémoire.

Elle le bouscula d’un baiser mutin, et son bras encercla Steff pour le pousser en avant, plus vite.

Chez elle, il demanda un complément d’informations :

- Quel rapport avec vos croyances ? Comment concevez-vous ce monde, son but, ses origines ?

- Alors les paroles du clone ne t’ayant pas suffi, je vais essayer, assieds-toi.

D’abord, n’imagine pas que je puisse te décrire ce qui précédait la matière. Nous serions dans un monde où les références concrètes sont impossibles, puisqu’au delà de nos sens. Il faudrait parler d’énergie pure, or, nos concepts ne peuvent aller au-delà de l’énergie appliquée à la matière.

- Cela promet !

- Notre monde fut énergie concentrée.

Impossible d’imaginer une conscience là dedans, puisque, pour nous, conscience et matière sont inséparables. Nous ne pouvons pas nier, ni confirmer ce qui échappe à notre conscience.

Au-delà du début du temps et de l’espace nous sommes impuissants. Quelle rupture, quelle distorsion, brisa le vide de matière : mystère ? Même pour les clones, semble-t-il !

 

 Un monde sans matière peut-il traiter des informations ? Les clones ne sont pas affirmatifs du contraire, ils continuent à chercher et s’intéressent particulièrement aux êtres qui traitent de la physique quantique.

- Je crains que tu ne dépasses mes possibilités.

- Je veux dire que les particules les plus élémentaires semblent attachées par paires, de telles sortes qu’une particule ait un comportement lié à sa partenaire, et cela sans qu’on devine le support d’un message les liant entre elles. Qu’est ce qui, chez elles, porte une information élémentaire ? Et quel réceptacle peut la recevoir ? Qui, plus est, l’interpréter ?

- Tu as fait des études de physique, ou quoi ?

Elle le regarda sans répondre, bien déterminée à ouvrir une porte dans ce cerveau primitif.

- Prenons tout par le début. Te souviens-tu que le clone a évoqué un personnage religieux de chez toi ?

- Bouddha ! Je me souviens, mais cela ne m’éclaire guère.

- Dommage car la théorie des cinq agrégats nous aurait fourni une base commune de discussion. Prenons quelque chose à boire, veux-tu ?

Ils se déplacèrent jusqu’au distributeur nourricier et elle lui conseilla une boisson susceptible d’augmenter les performances cérébrales.

- Ecoute. Une information, c’est un changement, une déformation dans un milieu, susceptible de provoquer une modification active de ce milieu. En électronique, le passage d’un courant ou son arrêt constitue l’élément informatif de base. Tu regardes une lampe éteinte, elle s’allume, tu te dis : tiens ! Te voilà informé d’un élément. Elle s’éteint : deuxième élément d’information.

- Cela me fait une belle jambe !

- Quelle jambe ? Il s’agirait plutôt des yeux !

- Excuse-moi, c’est une expression de chez moi !

- Pas facile avec toi ! Je vais essayer avec l’aide de Bouddha, si le clone y a pensé, il avait ses raisons !

- Je me tais, promis !

- Pour votre Bouddha, voici le monde : Le Moi ultime ( votre Dieu peut-être ? ) serait passé du stade informel, non révélé, énergétique, vide, au stade du phénomène, du manifesté, par une formidable explosion de lumière. Ce qui fit un temps et un espace donnés : les nôtres. Mais rien ne dit qu’il n’y ait pas d’autres univers manifestés ou non. Limitons-nous pour ne pas nous perdre !

De cette lumière, naquirent des concentrations qui furent les premières particules ... de matière, dirons-nous. Il faut bien une convention, pour dire à partir de quand on passe de l’énergie à la matière !

Des myriades d’atomes légers déterminèrent l’espace. Fusionnant sous l’effet de la gravitation, des amas concentrés se firent étoiles, qui explosèrent en disséminant des atomes plus lourds ... La matière se densifiait jusqu’au planètes... Puis les particules chimiques s’organisèrent, se groupant, se séparant, en utilisant des forces coercitives ou répulsives. Au hasard ? Non, selon des lois physiques. Mais sans but concevable, puisque pour nous, conscience et organisation supérieure sont liées !

Elle marqua une pause, s’attendant à quelque contestation qui ne vint pas, et elle continua :

- Des amas de matière trouvèrent un équilibre, assimilèrent des particules de leur environnement et surent se couper en deux pour faire deux cellules : l’apparition de la vie.

Et le groupement de cellules pour démarrer toute la création ! Comme vous dites !

Donc la matière : premier agrégat !

Des amas de matière, susceptibles de recevoir des informations, vint le deuxième agrégat : la sensation. C’est-à-dire qu’une modification - de la chaleur, de la lumière, de l’humidité - provoquait automatiquement : fuite, croissance, ou dédoublement.

Puis une organisation interne coda les informations perçues, de façon à ce que toute sensation puisse trouver la référence d’un vécu : c’est l’agrégat de la perception. L’information fut classée, référencée, ce qui lui donna un sens, une portée : couleur de citron, de rose ... c’est-à-dire référence à un fruit, une fleur.

Un appareil matériel, chimique, se mit en place. Il traita les perceptions, les anticipa, les redouta, les rechercha. On débouche sur un agrégat de significations se structurant : c’est l’agrégat de compositions mentales. Un chien, un éléphant ... anticipent, calculent, ont désirs ou craintes.

Puis un appareillage plus complexe associa des symboles aux évènements. Il y eut communication par des signes, des sons codés ... Apparut l’agrégat de la conscience. Le langage, l’écriture, en sont les sous-produits, en même temps que les éléments déterminants.

Tu saisis les cinq agrégats de votre Bouddha ?

- Pourquoi pas !

- Et tu comprends que chaque être, quel que soit son développement, n’est que l’ expression du grand bloc énergétique du début : le Moi ultime. La seule entité qui, si elle parlait, pourrait dire partout, en toute chose : cela est Moi !

- Nous voilà revenus aux paroles du clone.

- Donc ce grand bloc énergétique, considéré comme un ensemble, a bien une conscience, grâce au support matériel modifié par des « informations ».

 Sa conscience totale émane de  celles de tous les êtres, tout comme la tienne émane de l’ensemble de tes cellules et plus particulièrement de tes neurones.

 Au bout du compte, depuis le début, l’ensemble croît en savoir sur lui-même et en possibilité d’agir consciemment sur lui-même.

 

Et chacun de nous a une parcelle de conscience et d’action : notre privilège et notre devoir.

- Je sens qu’on aboutit.

- On aboutit à ce que notre nature et notre devenir - si l’on veut respecter l’évolution du grand ensemble - sont de croître en savoir, pour agir mieux.

Au début, il y a automatisme des sensations pour déterminer des actes réflexes. Au bout du compte, il y a une conscience pour dominer le hasard.

Notre but de vie, c’est de durer au mieux pour être efficace, en pensée et en action. C’est donc aussi de nous reproduire sans régresser. De plus cela nous rend conquérants !

- Diable, conquérants de quoi ?

- De nouveaux espaces de conscience !

Partout dans l’univers, il nous faut porter la vie et la conscience. Tous les êtres, ayant un certain niveau de conscience, ont cette conclusion et s’en font un devoir. Tu es ici pour cela, beau voyageur !

- Pas le courage de discuter ! A tes ordres, beau capitaine du Moi ultime, mais je suis épuisé.

- Normal. Mais tu connais nos moeurs : l’étude et le plaisir partagé. Qu’est-ce qui te manque alors ?

Il s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.

Le plaisir réchauffa leurs corps et enflamma leurs esprits. Mais il s’agissait moins d’échapper au dialogue que de le raviver.

Assis en tailleur, Steff accueillait sa compagne qui veillait à le garder sous tension. Leurs mains traduisaient leurs désirs et leur complicité. De plus en plus enthousiaste, il recula son visage pour mieux la regarder, et lui vinrent quelques questions qu’il s’efforça de hiérarchiser :

- J’ai compris : votre Dieu -  votre principe créateur, tout comme votre contenant- c’est le Moi ultime.

Sa nature est évolutive : de l’énergie à la matière. Puis il s’incarne en chaque être vivant. Il est la totalité mutante entre vie et mort des êtres.

Son psychisme est une virtualité qui résulte de la conscience de tous les êtres, ainsi que mon esprit est la résultante de toutes mes combinaisons neuronales dynamiques.

 

 En vous perfectionnant pour connaître l’univers et dominer le hasard, vous accomplissez sa « volonté ».

Mais pourquoi, m’avoir entraîné vers ce groupe de discussion, alors que tu évoquais une approche concrète de vos conceptions « religieuses » ?

- L’occasion m’est venue d’un porteur d’épingle bleue, un Abéliste. Mais nous aurions pu commencer par un centre d’auto exaltation religieuse, ce sera pour bientôt !

- Mais ton Abéliste, c’est quoi, par rapport à une religion.

- Difficile de comparer avec ce que tu connais. Disons que c’est un moment de pratique «  religieuse ou philosophique » en petits groupes.

Notre enseignement nous éclaire sur la nature de l’univers dans lequel croît la conscience du Moi ultime. C’est comme une approche du corps et de l’esprit de Dieu, selon vos concepts !

Toute notre éducation nous sensibilise au processus de conscientisation de l’univers, mais la compréhension du monde ne nous comble pas l’esprit, nous avons besoin de satisfaire une dimension affective : peut-être ce que vous appelez « adoration ».

Pour amplifier notre sentiment d’appartenance au grand Tout, au Moi ultime, nous avons besoin d’actes symboliques. Etre conscient de la mécanique de nos circuits mentaux ne nous prive pas d’exister comme unité globale. Notre psychisme se nourrit aussi de symboles et nous avons un espace pour le satisfaire.

En résumé, vivre pour connaître ne nous prive pas du besoin affectif de nous sentir liés au Tout, à Dieu, si tu veux !

- Donc vous avez inventé des rituels ?

- Tout en nous en méfiant, oui !

Le monde est dynamique et mouvant, et nous savons que les rituels créent une tradition, un conditionnement pratique et commode, mais qui est une forme d’immobilisme.

 C’est pourquoi aucune institution solide n’a droit à figer l’expression affective du rapport au Moi Ultime.

- Donc vous n’avez pas de temples, de lieux réservés à un culte ?

- Si, le besoin de nous regrouper pour manifester collectivement une émotion religieuse est reconnu. Il fait partie intégrante de nos structures mentales et nous devons y satisfaire, mais sans courir le risque de blocage, de fixisme traditionnel. Je te ferai visiter un tel centre.

- Et ton groupe d’Abélistes ?

- Il correspond à une structure en réseau, laquelle permet des rencontres, des confrontations, sans risques d’immobilisme. Il en est même l’antidote. Il satisfait au besoin d’échanges, de regroupement amical, tout en favorisant la réflexion et l’envie de recherche.

La devise que nous prononçons : «Amour, Bien-être, Lucidité » concentre nos principes vitaux. Ils sont à la fois un moyen et l’essence fondamentale de l’univers en quête de conscience.

Pour ne rien te cacher, Tchang m’avait conseillé de te faire connaître le principe de ces groupes, de ce mouvement qu'est l'abélisme. Il se peut que cela te soit utile.

- Tiens, dit Steff. Et sa conscience se figea.

Plus exactement, elle se focalisa sur la chaleur du corps de Sindy, qui le caressait d’un balancement de sa poitrine.

 

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