Chapitre 11 : Géode
Les ébats de Steff et Sindy ne diminuèrent en rien leur enthousiasme, au contraire.

- As-tu le temps pour me conduire en quelque sanctuaire religieux ? demanda Steff.

- T’accompagner me confère bien des privilèges, avoua-t-elle. Tchang sait que je participe à la formation du voyageur que tu es, cela devient une mission pour moi. Je ne suis obligée à rien, mais toute initiative m’est décomptée comme un rôle pédagogique.

- Ô combien douce est votre méthode, en voilà une civilisation que je suis prêt à défendre !

- Dis plutôt : à comprendre ! Car nous ne sommes pas menacés. Ton action ne prendra de sens que lorsque tu nous auras quittés.

Une ombre passa sur le visage de Steff et sa compagne comprit qu’elle venait de gaffer. Elle ne devait en rien provoquer un retour sur son monde à lui. Ce n’était pas le moment. Vite elle le prit dans ses bras, le bouscula, le fit chanceler et l’immobilisa pour un baiser.

- Allons honorer le grand principe vital, en nous recueillant dans un lieu adéquat !

Un instant plus tard, ils se serraient dans une cabine transporteuse. Qui n’avait pourtant rien d’exigu !

Ils traversèrent un grand jardin fleuri pour se diriger vers une sorte de dôme.

 

 Celui-ci se mariant parfaitement à son environnement, ne s’en distinguait que par sa forme régulière et la moindre brillance de ses couleurs pastel. Steff pensa à quelque mosquée de Samarkand car tout le revêtement rappelait l’enchevêtrement géométrique des arabesques.

- Prenons une entrée à ta mesure, dit Sindy

Il y avait tout autour de l’imposant bâtiment de multiples porches. Tous portaient un bandeau recouvert d’inscriptions selon des écritures d’origines diverses. Steff y reconnut des idéogrammes chinois, des caractères cyrilliques ou arabes, d’autres systèmes étranges.

Un moment il put lire facilement trois lignes : Responsabilité universelle - lutte contre la souffrance- lutte contre l’ignorance. Un panneau donnait des indications sur la religion correspondant à cette entrée. Des images représentaient un Bouddha, facile à reconnaître. Il y avait même des flèches établissant des liens avec d’autres philosophies.

Steff s’approcha pour mieux lire une citation qui le laissa perplexe. En quoi pouvait-on  rejoindre Bouddha par cette phrase de Marx, où apparaissait le mot « illusion » ?

« L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, telle est l’exigence de son véritable bonheur. L’exigence de renoncer aux illusions qu’il a sur son état, c’est l’exigence de renoncer à un état qui a besoin d’illusion. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Sindy le tira en arrière et tendit son doigt vers un des porches.

- Là où tu peux lire, là nous allons entrer !

- Quelle importance, fit-il en riant.

En effet, chaque porche donnait accès à un même itinéraire périphérique. C’est en l’empruntant qu’on avait accès à des couloirs convergeant vers le centre. Tout au long de ces couloirs, qui faisaient comme les rayons d’une roue, apparaissaient les portes d’une multitude de salles.

- Lis bien, dit-elle. J’ai choisi cette entrée pour que tu comprennes dans ton système d’écriture. Ne reconnais-tu pas les principes du Bouddha, ceux que le clone t’a donnés en référence.

- Peut-être, fit Steff, pas très au fait !

- Tu vois la correspondance avec Abel ?

- Tu m’en demandes beaucoup à la fois !

- Alors je t’explique : Amour, qui signifie Solidarité, s’allie très bien avec Responsabilité Universelle. Bien-être n’est pas étranger à lutte contre la souffrance ? Et conviens que Lucidité ne saurait se passer de lutte contre l’ignorance !

Voilà tout notre projet et presque toutes les bases de notre morale. Tu peux mémoriser sans peine !

Elle eut peur de trop solliciter sa cervelle de voyageur.

- Viens plutôt t’asseoir !

Ils pénétrèrent dans une grande salle circulaire et obscure. Le sol marquait des bandes concentriques de deux revêtements différents : l’un pour marcher, l’ autre pour s’immobiliser.

Ils enjambèrent quelques cercles, quittèrent leurs chaussures et s’accroupirent à genoux assis.

Steff distingua d’autres personnes. Debout, assises en tailleur ou même sur des sièges, disposés çà et là.

Vers le haut, au centre du dôme, s’ouvrait un espace bleuté.

 De la périphérie, à la base du dôme, s’éclairaient de multiples niches où l’on apercevait autant d’objets ou statuettes. A la plupart des objets, Steff n’aurait pu donner un nom. Mais il y reconnut des livres, tables de la loi, signe du Tao, croix latine, oeuf, boeuf, serpent, aigle... L’idée lui vint qu’il s’agissait de toutes les formes connues des symboles religieux du monde.

 De chaque niche descendait un mince filet lumineux coloré. Tous les faisceaux lumineux se concentraient à quelques mètres du sol, en une sorte de petite sphère multicolore et scintillante.

Le silence n’était troublé que par quelques chuchotements de personnes qui se parlaient à voix basse.

 Parfois l’espace vibrait du son doux d’une cloche, d’un gong sourd, de carillons cristallins, d’un souffle de vent, d’un ruissellement ou du bruissement de l’océan. Quelques phrases musicales s’amplifiaient un instant sous la voûte, et vous serraient au ventre ou vous faisaient pressentir un envol.

Sindy, les yeux mi-clos, semblait méditer, et Steff eut comme un vertige. Il lui sembla découvrir un grand vide en lui, ce qui l’amena à s’accrocher aux filets lumineux, plus apparents à l’approche de la sphère. C’est avec avidité qu’il se laissa traverser par le bruit d’un souffle rappelant un grand vent. Cela lui redonnait consistance.

Durant quelques secondes, l’obscurité fit place à l’éclairage doux résultant de la combinaison de tous les rayonnements lumineux descendant du sommet, des niches supérieures.

 Steff s’aperçut que des groupes avaient quitté leurs vêtements et semblaient méditer en toute nudité. Il eut le temps d’apercevoir quelques personnes nues, au bras entrelacés pour constituer une chaîne. Toutes lui parurent adeptes de quelque culturisme, car quel que soit l’âge de ces personnes, elles avaient toutes l’aspect de statues grecques.

 La pénombre revint en s’amplifiant. Le regard ne fut attiré que par le sommet qui s’ouvrait en cercle sur un ciel d’un bleu doux et clair.

Une main se posa sur la sienne, une autre pointa vers cette ouverture et Sindy chuchota à son oreille : «  Il n’y a de Dieu que Dieu », puisqu’il contient tout. Aussi grand que tu puisses l’imaginer, il est au-delà. Quelle que soit ta forme, vif ou mort, tu es en lui, au service de la vie éternelle. En ce lieu, nous nous retrouvons tous, unis face au Moi Ultime. Mais viens encore par ici.

Il ne parla pas, se laissa guider vers une petite salle où elle referma la porte par une sorte de verrou. Elle prit un casque, portant écouteurs et visière, qu’elle lui posa sur la tête. Elle s’appareilla de la sorte, tandis que ses mains se posaient sur un clavier.

L’espace chavirait à chaque pression de ses doigts.

La qualité des appareils donnait vraiment l’impression du réel. Ils furent dans une église et des chants religieux leur parvinrent. En un temps relativement court, ils traversèrent mosquées et pagodes, temples et synagogues, grottes ou laboratoires. Car il advint que certains lieux rappelassent des bibliothèques, des studios de musique, voire des salles d’opérations cliniques, et même des espaces étranges rapportés par les clones.

La musique seule donnait une atmosphère de sérénité et de concentration.

Apparut l’image holographique d’un vaste panneau concave et lumineux. Sindy immobilisa le court défilement de textes pour y maintenir celui que Steff put comprendre.

Il était écrit :

 «  Seuls les hommes parlent de Dieu. Dieu ne parle jamais des hommes, il ne parle jamais aux hommes, car il est muet. Aux hommes de deviner le plan de l’oeuvre divine, par l’étude des éléments qui la composent. A eux d’agir pour continuer l’oeuvre, sans tomber dans l’erreur, sans démissionner face « au hasard » qui ferait bien les choses.

 Leur conscience, leur savoir, leur pouvoir, les ont rendu responsables. »

Lorsqu’ils quittèrent le grand bâtiment, sans avoir échangé une parole, Sindy le fit se retourner vers le linteau déjà cité. Elle relu à haute voix pour Steff : Responsabilité universelle, Lutte contre la souffrance, Lutte contre l’ignorance. Puis elle se serra contre lui et murmura à son oreille : ABEL demeure toujours en nous !

D’un pas léger, sans parler, ils rejoignirent une cabine transporteuse, vide ! Sans un mot ils s’étreignirent pendant toute la durée du parcours. On eût dit que la vitesse de déplacement pût se ralentir à souhait.

Ils parvinrent à un square où un banc les accueillit. De là ils dominaient une série de terrasses disposées comme des rizières asiatiques. L’irrigation engendrait des zones brillantes qui tranchaient sur les couleurs plus douces de jardinets verdoyants, de parterres colorés. Une immense voûte reposait sur de nombreux piliers au long desquels des lianes fleuries se disputaient pour l’ascension. La lumière artificielle plongeait et s’accrochait sur les surfaces plus pâles. Espace irréel où des adolescents s’affairaient joyeusement.

- Nous passons tous par des lieux semblables, où nous sommes éduqués aux principes que tu as lus tout à l’heure. Toute notre morale, toutes nos motivations en dépendent.

- Je reconnais que votre niveau d’instruction me semble fantastique et que votre vie est agréable. Je n’y ressens aucune contrainte et votre dynamisme est à la hauteur de votre savoir. Ce qui m’étonne c’est que vous ayez conservé des centres où s’exprime la religiosité, alors que tout semble si rationnel.

- Nous avons aussi des émotions, des peurs, des désirs, des refoulements et des besoins de compensation. Il nous est bon et dynamisant de pouvoir exprimer de l’affection pour le monde où nous vivons. Nous aussi avons des pulsions inconscientes et incontrôlables par nous-mêmes. Il a bien fallu inventer des exutoires où canaliser. D’où nos rites, nos lieux privilégiés, pour reprogrammer vers le positif. Il importe également que nous gardions le sentiment d’être tous reliés par ce concept : le Moi Ultime lié à la vie et dont nous sommes tous une parcelle.

- Programmer, c’est souvent une préoccupation chez vous.

- Que veux-tu, la lutte contre le hasard fait partie de nos soucis, et pourtant tu as pu constater que nous sommes créatifs, que nous provoquons des occasions de nous surprendre et de nous renouveler.

- Mais il y a des domaines où vous ne laissez rien au hasard.

- Tu te trompes, nous limitons certains risques de chaos connus, mais nous laissons toujours une entrée à l’imprévu : pour peu que nous n’y découvrions pas trop la souffrance ou le trouble de nos psychismes. Nous avons à croître en Amour, Bien-être et lucidité, ici et au-delà, mais  nous ne devons pas  régresser.

- C’est vrai que tu es une conquérante ! Et il s’approcha d’elle pour lui signifier la victoire qu’elle remportait sur lui. Mais où exercerez-vous vos conquêtes dans cet espace qui me paraît clos de partout ?

- Tu sais bien,  Almagor te l’a expliqué, notre espace n’est pas si hermétique, puisque tu es là et que tu partiras ... pour être, toi aussi, un conquérant !

- Au profit de qui ? Grand Dieu !

- Au profit du Moi Ultime, pour sa quête de conscience. Nous sommes une réserve conservatrice de valeurs dynamiques, et nous formons des agents étrangers qui accompliront à l’extérieur une action. Mais tu as le temps d’y penser, et tu détermineras ton propre programme.

En fait, Sindy ne voulait pas qu’il y pense et elle le poussa sous un petit kiosque discret, d’où ils voyaient le paysage, sans être exposés aux regards.

- Nos rituels sont toujours un hymne à la vie et au développement de la conscience. N’oublions pas l’Amour ! Je vais te donner un aperçu de ma pratique personnelle. Garde la en mémoire, pour te dynamiser et pour te souvenir un peu de moi.

Elle tapa sur sa manche un texte qui s’inscrivit à l’endroit correspondant du vêtement de Steff.

- Ce sont là les dernières paroles adressées par un maître religieux de chez toi. Il les a dites à ses disciples comme ultime conseil. Accomplis avec moi ce rituel que je pratique matin et soir, comme d’autres feraient une prière, là où je ne reconnais qu’un auto conditionnement.

Elle frappa trois coups contre un des piliers du kiosque et invita Steff à écouter attentivement la vibration sonore qui s’atténuait progressivement. Puis tous les deux, avec ensemble lurent à haute voix les paroles citées:

« Il n’existe dans tous les univers visibles ou invisibles qu’une seule et même puissance. Sans commencement et sans fin, sans autres loi que la sienne, sans prédilection et sans haine, elle tue et elle sauve pour accomplir le destin. La mort et la douleur sont les navettes de son métier, l’amour et la vie en sont les fils. Tout ce qui est composé et voué à destruction. Poursuivons notre fin dans la sobriété »


Et Sindy ajouta : et vers plus de lucidité ! Qu’ABEL demeure toujours en nous !

Elle frappa de nouveau le pilier vibrant et quand nul son ne fut perceptible, elle lui prit la main.

- Tu feras cela en souvenir de moi ! demanda-t-elle

Ils se serrèrent l’un contre l’autre.

En communion avec l’environnement, dans l’harmonie de leurs caresses, ils se reposèrent de leur éprouvante discussion.

 

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