Chapitre 12 : Retour
Revenu chez lui et se trouvant un peu seul, Steff se reposait.

Lui vint le désir de mieux connaître l’organisation politique de ce monde curieux. On pourrait penser que bien d’autres questions eussent dû envahir son esprit, mais non : une torpeur, imperceptible pour lui, réduisait le champ de sa conscience.

Mu par une pulsion impérative, il prit contact avec Tchang et le rejoignit, aussi tranquille que s’il vivait un accès de somnambulisme.

Dès son arrivée, il fut accueilli par Lovella qui se trouvait en service. L’accolade qu’ils échangèrent fut empreinte de tendresse. Elle se dégagea et la main posée sur son ventre lui confia à voix basse.

- Tout va bien ici, un enfant de toi grandit en moi.

Il ne sut que répondre, l’expression de son visage témoigna d’une certaine inaptitude à réagir. Un éclat fugitif dans le regard de Lovella montra qu’elle comprenait la situation. D’ailleurs, le prenant par le bras en témoignage d’amitié, elle l’introduisit auprès de Tchang.

Celui-ci salua, par le geste en vigueur, et installa son visiteur.

- Votre séjour se passe bien, m’a-t-on rapporté. Quel est l’objet de votre visite ?

- Je  vis ici comme dans un songe agréable. Il m’est venu le désir de connaître votre mode de gouvernement et c’est à vous que j’ai cru devoir m’adresser.

- Pourquoi pas, mais il y a une méthode simple : tout le monde, ici, peut contrôler le travail des décideurs. Voyez vous-même !

Il se retourna vers un écran, appuya une touche. Apparut le lieu où des responsables délibéraient sur un ordre du jour. La salle avait un de ses murs tapissé d’écrans d’ordinateurs, car chaque décision reposait d’abord sur des données bien élaborées. Une table semi-circulaire offrait un appui à quelques hommes et femmes qui faisaient face au mur informatif.

- Voici des ministres au travail, le président élu par le peuple les a choisis. Chaque citoyen a le droit de leur mettre, et à tout moment, une note argumentée. Les éloges ou critiques sont à la disposition de tous. Les cotes de popularité évoluent sans cesse et le président doit en tenir compte, pour - éventuellement - révoquer les plus mauvais ministres.

Des propositions de lois sont faites par les responsables de haut niveau et soumises aux suffrages directs des électeurs.

- Et ils sont les seuls à pouvoir proposer ?

- Non, tout citoyen peut faire part de ses idées : un serveur spécial les collecte. Chacun peut en consulter la liste journalière et émettre un vote positif ou négatif. Organisées peu à peu en thèmes, les propositions débouchent sur des lois.


- Complexe, dit Steff qui se sentit un peu entravé par son habituelle torpeur.

Tchang ne souleva pas cette gêne, il prit le parti de la simplicité :

- Retenez que notre faible population et son très fort niveau intellectuel et moral, ainsi que la communication informatique développée, permettent une démocratie directe, qui, dans d’autres mondes, relèverait de l’utopie.

- Combien êtes-vous donc ?

- Près de cent quarante quatre mille ! Mais ce chiffre est susceptible de modification à la hausse, si le peuple en décide. C’est un maximum que nous dépasserions si notre espace s’agrandissait.

- Est-ce la raison de l’aspect draconien de vos lois sur la procréation ?

- C’en est une, essentielle. Nous vivons dans un univers clos et limité. Je vous ferai remarquer que votre planète a aussi ses limites, et je suis heureux que lors de votre séjour ici, vous ayez été sensibilisé à cet aspect des choses.

- Mais comment équilibrez-vous populations, satisfaction des besoins et production de biens ? Sans oublier que votre système monétaire m’échappe un peu.

- Il est très bien que le détail vous échappe. Nous avons limité volontairement vos aptitudes intellectives. Plus qu’un savoir, nous voulons vous donner à penser, c'est cela le rôle de l'Abélisme. Nos solutions nous sont nécessairement propres. Hors d’ici est un autre monde. Le vôtre a ses particularismes. Lorsque vous y retournerez, vous serez éveillé. Je veux dire sensibilisé.

Tchang ne put retenir un sourire rapide qui échappa à Steff.

- Et la masse monétaire qui permet vos échanges ?

- Question d’économiste ! Ce qui n’est pas votre spécialité. Mais cela n’est pas grave. Chez vous l’économie n’est pas une science, c’est une religion, avec tout ce que cela comporte de dogmatisme primitif.

- Il est vrai que la monnaie me paraît un monde insaisissable. Dans l’antiquité, des hommes vénéraient un Dieu du commerce, c’est peut-être parce que les notions que cette activité réclamait ne permettaient pas de dominer les problèmes. De là à déifier ce qui est incompréhensible !

- Il y a du vrai dans ce que vous dites. Ici, nous maîtrisons ce qui vous est incompréhensible parce que nous sommes très instruits et que nous nous efforçons de tout mesurer, ou presque. De plus nos références de satisfaction sont moins étendues que les vôtres. Notre conception du monde et de notre rôle définissent un axe qui limitent nos désirs : Amour, Bien-être,Lucidité, vous connaissez ?

- Bien sûr, cependant je ne vois pas que chacun des éléments - Amour, Bien-être, lucidité - portât en lui-même une limitation des désirs.

- Cela est vrai. Notre éducation nous aide à  nous contenter du possible, sans que pour cela nous cessions de formuler le souhaitable. Et sans cesse nous élargissons le possible pour nous approcher du souhaitable.

- Hum ! dit Steff qui se rassurait intérieurement des paroles de Tchang : « pas besoin de tout comprendre, seulement se sensibiliser ! »

- Quant à la masse monétaire ? Je donnerai seulement quelques aspects importants.

 

 D’abord nous possédons uniquement une monnaie électronique, et toute opération sur les cartes individuelles est prise en compte par un ordinateur central, ce qui rend observable bien des phénomènes de consommation. La masse monétaire est bien numérisée et elle est définie en fonction de l’équilibre fluctuant qui existe entre les besoins formulés et les possibilités de les satisfaire.

 

 Tout désir est une richesse potentielle qui se réalise dès que matière ou main d’oeuvre lui permettent d’exister. La vitesse des flux, les manques ou les excédents, sont des facteurs pris en compte.

- Et le partage ! opposa Steff qui se fatiguait.

- Le ministère de la répartition y pourvoit - délibérations très surveillées par les citoyens - en coopération avec le ministère des richesses, du travail et des mérites ?

- Des mérites ?

- Cela concerne les succès dans les études, la participation à des travaux exceptionnels ou à certaines responsabilités. Je vous passe les détails, d’autant que la vie de la cité fait apparaître constamment des imprévus, lesquels demandent des efforts, récompensés à la rubrique des mérites.

- On dirait presque que tout est simple, mais je devine vaguement que je ne suis pas en mesure de discriminer.

- Cela sera pour plus tard. Bientôt peut-être !

Steff n’accorda pas d’importance à ces paroles. Il lui vint le sentiment que l’entretien avait assez duré. Lassitude, peut-être ?

Toujours est-il qu’il se retrouva peu après somnolant dans une cabine transporteuse qui le ramenait à ses appartements.

Il avait de la difficulté à imaginer cette espèce de démocratie directe où chacun, à tout moment, pouvait consulter la marche de son monde, y faire des propositions ou des critiques, être sollicité pour participer à des décisions. Ce qui l’étonnait le plus, c’est l’intérêt que tout habitant portait aux problèmes de la cité.

Quelques bribes de discussions avec Sindy lui revenaient en mémoire.

Etrange univers que celui où, par curiosité ou par intérêt, chaque individu se préoccupait de la chose publique. La res publica, chez lui, tenait peu de place dans la tête des citoyens, hormis les critiques aux comptoirs des bistrots.

Il lui sembla se souvenir qu’ici, on pouvait accroître ses mérites - donc son pouvoir d’achat - en participant à quelques votes.

Avaient droit de vote ceux qui avaient obtenu une carte d’électeur adéquate au scrutin concerné, et ils étaient rétribués pour leur participation. Mais n’obtenait pas une carte qui le désirait ! Parfois, il fallait témoigner de ses connaissances sur le sujet. Pour cela il suffisait de présenter une carte sanctionnant un examen particulier. Mais là encore, le seul succès à ce type de test, enrichissait votre carte à points d’achat. Voilà pourquoi, songeait Steff, les gens d’ici consacraient du temps à l’étude, aux examens continuels, aux votes de toute sorte. En voilà une république, se disait-il.


Il lui revint à l’esprit la sortie avec Carène, en un monde qui rappelait tant le sien. Impossible d’imaginer qu’un jour, ses concitoyens préférassent les études sans fin et la participation aux décisions collectives, concurremment aux plaisirs des tohu-bohus offerts.

Il se retrouva dans son appartement avec le sentiment d’une grande fatigue, comme s’il avait à résoudre plein de problèmes insolubles. Le sommeil lui était nécessaire.

Il se laissa aller sur sa couchette sans y trouver le repos attendu. Le visiophone à portée de sa main l’incita à appeler Sindy. Elle apparut à l’écran.

Elle paraissait triste mais cependant empressée à s’intéresser à son problème. Elle lui parla :

- Cesse de te surmener. Nous pensions justement à toi et en délibérions, avec Tchang qui est ici.

- Ah bon, fit Steff, qui ressentit une légère inquiétude.

- Je dois m’absenter immédiatement et te laisser avec lui. Mais je vais te donner un baiser télé onirique.

- Tu plaisantes !

- Ferme tes yeux. Et elle ajouta à voix basse : je vais te faire une petite marque.

Le jeu se déroula si bien qu’il eut la sensation des lèvres posées sur sa nuque, avec amour.

- Aïe ! fit-il, en ressentant une petite brûlure consécutive à une aspiration - aussi réel que si tu l’avais fait en vrai !

Il eut tout loisir de contempler le visage ami car il s’immobilisa à l’écran, semblant le regarder intensément. Il perçut un rictus de peine qui figea le beau sourire. Les lèvres s’avancèrent en une moue câline qui voulait traduire un baiser. Quelque chose d’irréel ajouta au malaise. Et brusquement ce fut le visage de Tchang.

- Nous avons éprouvé votre psychisme, mon ami, aussi je vais vous donner conseils pour vous délivrer et vous redonner votre naturel :

A gauche de votre couchette, il se trouve une sorte de bracelet, glissez-là votre poignet. Il vous sera délivré un courant qui vous aidera. Tout ira très bien pour vous. Adieu !

L’écran s’éteignit. Steff tendit le bras, trouva l’objet désigné et s’exécuta. Machinalement, il tâta son front, si habitué à redouter son incurable migraine. Il le trouva froid et y laissa sa main libre, pour le réchauffer.

Et le sommeil l’emporta, si loin, si bien.

Puis, voici que la main posée sur son front lui fit mal. Il voulut la retirer mais n’y parvint pas. Trop longtemps surélevée, elle s’était engourdie. Pourtant il le fallait, la sensation d’une brûlure au front rendait le geste urgent et impératif.

Steff ouvrit brutalement les yeux. Il faisait grand jour dans sa chambre, la vraie chambre où il était venu pour soulager sa migraine.

Il dut se faire violence pour remuer. Non seulement sa main droite refusait de bouger mais sa main gauche avait glissé entre matelas et sommier, ce qui irritait son poignet.

Il remua la tête, retrouva l’usage de ses membres et s’assit au bord du lit.

Quelques minutes passèrent pour que la circulation du sang se rétablît. Des picotements agaçants au bout des doigts ne disparurent que grâce à des mouvements de gymnastique. Sa main gauche, durablement coincée, portait la marque d’un appui.

Ce qui le conduisit devant un miroir : habitude des exercices matinaux, pratiqués à cette place.

Steff s’approcha pour regarder de plus près. Une tache, au creux de sa nuque, semblable à un suçon, rougissait un petit coin de peau : marque d’un pli de l’oreiller !

Sindy ! pensa-t-il

- quel diable de rêve, un vrai roman ! Pas mal le sédatif ! Et plus de migraine. Mais quelle fringale !  Quelle heure est-il ?

Il faisait grand jour

La montre, sur la table de chevet, indiquait dix heures.

D’un bond, Steff fut dans sa cuisine pour se préparer un petit déjeuner.

Un tel appétit réclamait du solide, et du bon pain frais.

En pleine forme, il dévala les escaliers pour courir à la boulangerie.

Comme il en ressortait avec quelque vivacité pour se précipiter chez lui, il heurta malencontreusement un client qui entrait. La bousculade fut insignifiante et devant les excuses de Steff, l’homme eut des paroles de circonstance :

- C’est le retard, ou l’appétit, qui vous fait courir !

Il riait de sa plaisanterie tout en rectifiant quelque chose à son col.

- Un peu les deux, répondit Steff.

Et il vit que l’homme réajustait à son col, une épingle bleue.

Tiens, un Abéliste, se dit Steff. Et malgré lui il songea à ce voyage fantastique de la nuit.

La migraine l’avait quitté, mais le souvenir de ce qui ne pouvait être qu’un rêve, dès lors, l’obséda.

 

 A un point tel qu’il se mit en devoir de lui donner une place dans sa vie. Il alluma son ordinateur et se sollicita un moteur de recherche.

Le mot Abélisme est-il défini ? Voyons un peu !-

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